Des pleins et des déliés

Pourquoi écrivez-vous?

La question du pourquoi ne m’effleure pas ou plus même si ce genre de questions vous y ramène toujours. Je la contourne, en tous cas le pourquoi, le sous entendu psy ou autre, n’entre pas dans mes raisons d’écrire.
L’écriture me traverse m’averse m’inverse depuis très longtemps. Au début il y avait sûrement un processus de compensation quand j’étais enfant et que je rentrais de l’école et me jetais avidement sur le papier, ce qui me mettait au contact de mes sensations et c’était un processus vital  là où je vivais alors, mais cela je ne l’ai compris que plus tard.

Et puis ce processus qui avait ses racines dans un contexte a vite pris son autonomie. Rien n’est figé, les raisons pour lesquelles on est poussé à écrire non plus mais est-ce important de le savoir? pas forcément d’une manière aussi consciente à chercher la petite bête qui rend méfiant.
On a un peu cette tendance chez nous à trouver les raisons plus importantes que la chose elle-même, que ce soit pour créditer ou discréditer, on a une propension inconsciente à tuer la magie dans l’oeuf. C’est le travers psy, développement personnel qui veut tout expliquer, tout décortiquer pour montrer finalement qu’il n’y avait rien dans tout ça, que c’est en quelque sort une arnaque, ça c’est la vision nihiliste. Oui il n’y a rien et c’est aussi la plénitude de l’expression de ce rien qui se lit et se dévoile en toute forme. Donc tout dépend si on a le point de vue du consommateur paranoïde ou celui du lecteur qui se rend réceptacle sans a priori.

Pour aborder la poésie, il faut se faire dans l’esprit tout neuf, tout beau et tout propre.
Un poème est quelque chose de libre comme un chant qu’on ne peut s’empêcher de laisser sortir, un besoin irrépressible d’oracles, une possession par les dieux qui s’appelle enthousiasme. Un poème est un rendez-vous, entendez-le dans tous les sens possibles, rencontre et à quoi me rendre.
Parmi ces réponses choisissez ce qui se rapproche le plus de votre sensibilité, cette multiplicité est plus vraie qu’une seule définition bien propre et bien léchée.

Qu’est-ce que la poésie?

Ah! une autre question embarrassante … Je ne sais pas …. c’est d’ailleurs un mot que j’emploie peu poésie c’est un peu éculé vieillot école maternelle non?  mais bon faisons avec je fais un effort là depuis le début vous avez remarqué?

la poésie c’est dire le réel avec des mots qui ne peuvent que l’approcher, que buter contre pour rebondir dans des ailleurs qu’on ne soupçonnait pas mais qu’on avait sous les yeux ou sous la dent. 
C’est une tentative impossible et pourtant vitale de quelque chose qui bat en vous et veut venir au jour et qui vous fait tout rencontrer de face, c’est ce sentiment de premier matin du monde, d’inlassable première fois. Le poète vit dans ce pays là, primordial de la perception pure qui s ‘éveille et s’émerveille.

Toutes celles et tous ceux qui sont habités oui c’est bien le mot habités par des forces qui les dépassent et les poussent à sortir d’eux-même, tous les artistes ou quêteurs ou chercheurs de tout poil, quel que soit leur domaine connaissent cette sensation tripale et tribale qui oblige à s’aventurer plus loin, en terra incognita.
Ce qui n’a rien à voir avec envoyer des messages de bien pensance, à la rigueur de fosse d’aisance mais sûrement pas de conforter des illusions mièvres et rassurantes sur des sentiments humains bien emballés dont on nous rebat les oreilles alors que personne ne vit ça.

Le langage de la poésie ce sont des pleins et des déliés qui font du neuf, de l’inédit, à travers des formes qui se structurent et en même temps défient toute structure, des mots qui se posent et en même temps ne s ‘imposent pas mais se soulèvent pour que la croûte terrestre puisse respirer un peu mieux.  Voilà ce qu’est la poésie et encore je n’ai pas épuisé toutes les définitions possibles, c’est plus clair non?

La poésie est-elle autobiographique, on a l’impression que le je y a une grande place ?

Je ne sais pas si le je existe en tous cas il fait bien parler de lui, il n’est que le prétexte du texte, il a l’ambivalence du tu et la non existence d’un mouvement qu’on ne peut saisir.

Ecrire c’est aussi sentir les rythmes, les dissonances, les diapasons, les pendules déréglées qui cherchent à se mettre à l’heure ou dérèglent volontairement les repères, c’est aussi les pulsations, c’est tout ça, après le je là-dedans est au final secondaire, il se dépasse lui-même dans une abolition sonore.
D’ailleurs ce je n’est que la forme d’emprunt d’autre chose, à chacun de le découvrir, on ne va pas tout dire non plus, mâcher tout le travail du lecteur. Il faut parfois faire des efforts aussi pour aller un peu plus loin que les banalités apprises, convenues, que ses propres carences. Et dans le domaine de la poésie, carence il y a souvent.

Et puis n’ayons pas peur de dire je c’est-à-dire de montrer notre fragilité et en même temps de l’assumer. Disons qu’il peut y avoir quelque chose de cet ordre. Tout cela est un peu paradoxal mais c’est le plus juste, envisager qu’il y a des points de vue différents qui semblent se réunir parfois et semblent contradictoires à d’autres moments. Des forces s’attirent, des forces se repoussent, et  c’est une danse. A nous de dépersonnifier le je pour lui donner sa vraie place, le centre d’une reliance qui pointe vers autre chose justement que soi.

Dans cette question, on est dans des mots qui sont des carcans. Autobiographique oui et non. Peut-on éviter de passer par soi? non c’est un point de départ et encore c’est un point parmi d’autres. Parfois il y a des textes qui font clairement référence à des épisodes de la vie personnelle, des personnages qui m’ont marquée par exemple, qui sont toujours en moi, qui vivent quelque part et qui se manifestent parfois. D’un point de vue individuel cela n’a rien d’original mais en amont cela devient un pont, une passerelle d’humanité, bien que cela ne soit pas écrit dans ce but.
Il n’y a pas de but à la poésie autre que la manifestation de ce qui échappe sans cesse. Mais n’importe qui peut être touché par ce genre de récits car tout le monde a les pieds dans un passé.
En même temps la force de la poésie est de montrer clairement ce qui est totalement caché dans cette clarté c’est-à-dire qu’elle est toujours confrontation brute au réel de l’instant, même lorsqu’elle évoque le passé elle n’épuise pas l’instant elle y puise simplement à volonté des inspirations volantes qui passent comme ça. La poésie c’est ne pas passer à côté des choses sans les voir. Et vous déclinez ça à plein de niveaux.

Elle convoque, elle invoque, elle dissout les frontières du temps et aussi les barrières, c’est sa puissance. Le poète est plus chaman, sorcier-sourcier, bon là quand on dit des mots comme ça certains risquent de se décorporer facilement et de se faire mal au ventre alors je m’arrête, ce n’est pas la direction dans laquelle je veux aller. Mais si vous pouvez entendre le sens profond de ces mots plus que d’être fasciné par eux, alors vous pouvez toucher du doigt ce qu’est l’expérience poétique du monde. Et peut-être même vous y initier.

Juste que ce qui est caché se montre mais sa monstration n’est pas démonstration elle est symbole à vivre, invitation à découvrir des paysages dans la géographie mouvante de l’instant. Inutile d’essayer d’avoir des repères définis, laissons nous plutôt les oublier.
La poésie ne donne pas prise à une interprétation, ou alors c’est qu’on est à côté de la plaque, et surtout pas psychologique, littéraire à la rigueur mais le reste  ne concerne pas l’écriture poétique. Ce n’est pas une thérapie encore moins de la complaisance egocentrée mais cela pourrait l’être bien sûr. Plus que tout cela, la poésie est acte, action de l’esprit lui-même, elle bouge et incite à bouger à habiter l’espace dans ses multiples directions.
Il est indispensable de s’ouvrir, se laisser toucher, réciter à haute voix dans une totale réceptivité pourrait être se reconnecter à ce qu’est la poésie , ce qu’on ne fait plus de dire de déclamer de faire vibrer la parole ainsi la parole met en lumière l’acte poétique et comme tout acte cela a un effet sur celui qui le reçoit, l’entend. L’acte poétique éveille aux qualités dont il est l’expression.

Accepter qu’on ne sait pas, qu’on ne sait rien, accepter d’être percuté par des ovnis alors qu’on prépare son café. Se laisser toucher par le vivant, l’irréductible inconnu encore visible au coeur d’un quotidien rompu d’habitudes.
Même rendre la banalité est tout un art. L’inconnu ne signifie pas des choses extraordinaires mais des déplacements ou des ajustements de perceptions qui rendent compte de la richesse du réel, sa pauvreté parfois pouvant en être une dimension aussi,  et donc cela nous en dit plus que l’objectivité supposée des faits qui n’est pas ce que recherche la poésie.
La poésie fracasse celui qui l’écrit, en ce sens tout poète est aussi le propre lecteur du miroir brisé qu’il tient, il voit le miroir intact il voit les brisures, de quoi doit-il rendre compte? des deux, d’entre les deux et d’au-delà des deux.
Funambule, équilibriste, entre la vie l’amour et la mort, si vous voulez donner des noms et des visages aux choses, en même temps que tout cela a de multiples visages et noms et apparences et effets.

Etre fracassé comme sont fracassés celles et ceux qui se laissent toucher par les pleins et les déliés du temps qui passe, qui se laissent emmener sur des chemins de traverse et s’aversent en nuée fine au balcon des villes.

Fracassés veut dire comprenons le arrêter de s’enfermer dans ses petites histoires, laisser entrer la force de ce qui nous bouscule, et cela peut être serein. Il y a plein de façons d’être fracassés. Ce mot est provocateur je vous l’accorde mais il a sa raison d’être dans l’évitement de la langue de bois, de l’être de bois, des relations de bois.
Que le loup sorte de sa cachette le chaperon l’attend avec son panier de vers à mordre. Aller directement aux choses est souvent plus doux mais pas toujours et au final que de se contorsionner pour éviter de les rencontrer.

La poésie ce sont des émotions?

La poésie c’est la réceptivité aux mouvements donc oui on peut dire ça seulement à condition de ne pas restreindre la gamme émotionnelle à des névroses humaines. Nous sommes tous traversés, et pas que les humains par une gamme de couleurs, de sensations, de perceptions, d’émotions et oui pourquoi ne pourrait-on pas aussi ressentir de nouvelles émotions? la poésie a ce pouvoir même si aujourd’hui c’est un champ de forces en voie de disparition, submergé par d’autres flots d’une actualité qui empêche qu’on l’entende.
En même temps il y a toujours quelque part quelqu’un qui tend l’oreille pour entendre et se délecter de ce qu’il y a sous le bruit ambiant et s’y réchauffer. La preuve c’est qu’il y a des personnes qui lisent ces robes de papier numérique et parfois nous nous renvoyons la balle de coeur à coeur dans un petit échauffement de coureur de fond du quotidien.

Justement et le coeur dans tout ça?

les pleins et les déliés du coeur vous voulez dire? le coeur est totalement présent évidemment, dans les mots, les phrases, les agencements spontanés, dans les mouvements et les jaillissements qui ne peuvent être qu’inspirés par l’amour.

La poésie c’est de l’amour qui se distille à chaque fois dans toutes ses nuances. Le coeur est précis, il sait détailler, il sait trouver les mots qui le dénudent.
La poésie est cet accès direct au vrai langage du coeur, un langage de résonances, de participation embrasée au monde. Un poète n’est pas tiède, mais qui l’est? ça ne veut pas dire qu’il ne peut être serein ou dans une certaine neutralité.
Le coeur a ses caprices, ses soubresauts. Regardez dans le vôtre et vous comprendrez de quoi je parle. La poésie est une déclaration d’amour au monde qui veut dire : oui je suis au monde, vacillant et tout de même debout oui je m’ouvre à la dimension sacrée et j’accepte d’être fracassée par toutes les forces élémentaires qui m’entourent et oui ma relation au monde tient du pire comme du meilleur et oui à ce que je ne connais pas encore j’accepte la traversée, d’être une île dans une île, et bien d’autres choses encore.
Oui la vie est douce amère, la rose a des épines et les citrons sont acides et les métamorphoses sont possibles. Et alors?

Cet amour est à la fois présence au monde et contient aussi bien sûr toutes les déclinaisons que nous pouvons en vivre. Mais fondamentalement il s’agit toujours de se délivrer de ce qui nous empêche d’aimer. Qui ne voit pas cela dans la poésie ne peut comprendre d’où elle parle.
Elle n’est pas plainte, elle est alchimie constante, en tous cas recherche de cette alchimie. Elle est une déclaration d’amour décapante à tous les mondes et à tous les êtres, humains et non humains, la capacité d’exprimer des sentiments et d’en montrer la source libératrice, sans peur des regards qui jugent. Comme l’amour elle est dérangeante. La poésie vraie n’est pas nombriliste, elle est sans jugement et totale exposition de et à ce qui est. Sa langue est l’épée d’un coeur chaud.
Qui dit coeur dit aussi courage car nous en avons tous besoin.
Lire de la poésie donne du courage, un courage fondamental. C’est ce que j’ai cherché et parfois trouvé en lisant d’autres poètes. Ce que j’essaie d’entendre est ce qui me fera dire oui cette poésie nourrit la vérité en moi, vérité jamais possédée, toujours à chercher et c’est toujours bon à prendre quelqu’un qui ose dire. Les poètes sont des chercheurs, mais tout le monde l’est à sa façon, certains d’une façon plus infatigable que d’autres, peut-être…

Est-ce que vous pensez écrire encore longtemps? comment rester inspirer?

je ne sais pas. Comment savoir? je ne sais même pas ce qui va sortir quand je me mets devant mon ordinateur. Je suis en total lâcher-prise ne sachant si je serai traversée par un courant d’air, un souffle réel ou pas.
C’est un mélange bien sûr l’écriture, comme tout art, de spontanéité et de travail concret, ouvrier, assidu d’être confronté à des formes, des structures que sont nos matériaux, les mots mais aussi les ordres des espaces, les ponctuations etc.
C’est chaque jour remettre son oeuvre sur le métier. Ecrire a ses parts d’ingratitude comme toute chose, tout entraînement.

L’essentiel est de s’ouvrir à ce courant qui veut parler à travers vous, se faire l’oracle du réel n’est pas toujours vocation facile mais peut-on refuser ce qui vous a été donné? cette écriture je l’offre à la vie, à toutes celles et ceux qui la ressentent, en sont touchés, qui en apprécient le fracas, on pourrait dire la beauté mais c’est pareil, la beauté est toujours fracassante, bien sûr je ne parle pas des standards habituels même pour la poésie. La beauté est le contact avec notre blessure d’être humain et la grâce de l’ouverture du coeur en même temps.
La vérité, l’amour et la beauté sont des composantes de l’écriture poétique, c’est une écriture sacrée, initiatique au sens premier du terme, qui nous introduit aux grandes forces face auxquelles nous ne pouvons que nous incliner, quelque chose qui tient de l’indicible mais ne peut s’empêcher de vouloir se montrer, se rendre accessible.
Il y a comme quelque chose qui provoque, qui oblige à s ‘ouvrir, à sortir de son confort, et on peut finir par aimer être bousculé, on peut aussi bien sûr replonger dans l’indifférence mais chacun est libre… ou pas.
Le poème s’adresse toujours à tous, il est offrande à tous, même s’il peut comme nous l’avons dit avoir un point de départ qui l’origine, sa destination est au final l’humanité à la fois défaillante et par conséquent sacrée que nous sommes.

Comme l’oeil qui cherche à se voir comme la source originelle qui cherche son origine
dans les pleins et les déliés d’un nuage rose je cherche la pluie fine de
la délicatesse où dire l’amour blessé du monde pour tous les êtres qui ne le peuvent
je ne le pourrai que si tu m’écoutes O lecteur du ciel et de la terre
que si tu ouvres les persiennes de ton coeur alors
peut-être la plume de l’oiseau s’envolera vers des mots plus hauts encore
plus beaux et plus neufs que jamais et plus indicibles encore
à toi lecteur du ciel et de la terre réunis je dédie ces quelques traces sensibles
que toi et moi nous ne laisserons pas derrière nous –

Merci d’avoir lu si vous l’avez fait. J’espère qu’il n’y a pas eu trop de fôtes syntaxiques, orthographiques ou elfiques ayant gêné votre lecture.
A présent oubliez toutes ces questions-réponses et laissez-vous porter, confiant en votre intuition d’être naturellement ouvert à toute expérience, poétique s’il en est, et de coeur à coeur, n’en doutez pas, il en est.

 

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5 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Besoin de dire ma graditude à vous lire. Ç’ est un beau partage que celui que l’on pourrait nommer poésie.

  2. xab0003 dit :

    tu es une merveilleuse poétesse
    et la Vie te remercie de la faire vivre
    l’univers entier est à tes pieds
    Toi Reine de ce continent flamboyant
    qui se nomme Amour
    tu lève le glaive sans complaisance sur l’arrogance
    et la Vie t’en remercie
    je ne suis qu’un vieux crabe qui marche de travers et à reculons
    et je te remercie de me fracasser la carapace
    je ferai peut-être quelque chose de cette pauvreté que je suis
    maintenant que je la vois sans ses habits
    je continue à méditer contre vent et marée
    je suis un être très ordinaire
    je n’ai aucune culture
    aucun savoir
    mais je commence à écouter mes blessures mes failles
    et peut-être que la voie lactée s’ouvrira
    en tout cas c’est ce que je souhaite
    et ta tendresse est sacrée
    Toi poétesse merveilleuse

  3. andreeboisset dit :

    Comme un souffle qui murmure à mon oreille. Merci.

  4. gertrud berthet dit :

    reçu cinq sur cinq , touchée et fracassée de beauté et clarté , finesse et force , gratitude.

  5. xab0003 dit :

    une nuée bleue
    le visage de Padmasambhava
    le loup est partout
    Padmasambhava le sait
    Om Ah Hum Vajra Guru Padma Siddhi Hum

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