jusqu’à l’os du coeur – la femme squelette –

DakiniLe conte de la femme squelette, que nous trouvons dans le livre de Clarissa Pinkola Estès, Femmes qui courent avec les loups, nous invite à vivre l’amour comme renaissance mutuelle. Dans ce conte, une fille a été jetée à la mer du haut d’une falaise, parce qu’elle avait fait quelque chose qui déplaisait à son père mais personne ne se rappelle de quoi il s’agit extactement. Ainsi parfois les femmes sont punies, jetées du haut des falaises pour un crime que les hommes réprouvent. Historiquement, cela a existé. lors de notre voyage en Islande, à  Thingvellir, endroit célèbre où a eu lieu le premier parlement islandais, notre guide nous a expliqué que cet endroit était spécial car autrefois on y jetait les femmes qui avaient désobéi d’une manière ou d’une autre. Actes cruels, peur de l’autre, désir de pouvoir et de contrôle de ce que l’on ne comprend pas, déni de la différence, difficile de nommer ce qui est souvent innommable. Si nous revenons au conte et mettons l’accent sur la résonance intérieure, nous sentons qu’il y a là une culpabilité inhérente à la psyché, quelque chose a été fait, autrefois, il y a longtemps dont il reste  l’empreinte, une trace qui nous a déchu du droit à exister, à être créative, à vivre sa vie de femme. La punition en a été l’exclusion et la mort. Que cela soit un vécu symbolique ou une réalité événementielle, le résultat aboutit à un blocage, une perte de vitalité, une peur de se montrer. Cela condamne à errer dans des lieux dont nous ne pouvons sortir. Dans la mer, la femme squelette perd sa chair, sa vitalité, elle nourrit les poissons, mais son squelette n’a pas disparu, il flotte dans les eaux, les os dans les eaux, fantôme inquiétant de nacre écumante. On dit d’ailleurs que le lieu où gît la femme squelette est hantée et que les pêcheurs évitent d’y venir. La voilà emmûrée, dans les eaux de l’oubli. Nous aussi aujourd’hui nous pouvons nous sentir, comme la femme squelette, faible, appauvrie, coupée de ce que nous sommes.

Comme dans le conte de Barbe Bleue, où les femmes qu’il a tuées gisent en un tas d’os derrière la fameuse porte, même tuées il reste encore quelque chose susceptible de reprendre vie. Ces restes témoignent encore de l’étincelle qui les a animés, la vie ne demande qu’à revenir. De la chair pourrait bien repousser sur ces os pour peu que quelqu’un ouvre la porte ou qu’un pêcheur prenne au bout de sa ligne le squelette amoché, jauni et effrayant qui ballote entre les rochers. C’est ce qui arrive à ce pêcheur qui s’aventure dans la crique hantée, pensant qu’il tient au bout de sa ligne un gros poisson. Il imagine déjà cette grosse prise qui lui garantira un meilleur avenir. Mais lorsqu’émerge le crâne épouvantable incrusté de coquillages de la femme, le pêcheur mort de peur se sauve sans se rendre compte que plus il fuit plus il l’emmêle à sa ligne et l’emmène avec lui. Les voilà liés par le fil de la canne à pêche, le lecteur rit de cette image humoristique. Dans la fuite, au passage, la femme squelette se nourrit de ce qu’elle trouve et cela lui fait du bien.

CoupleNBNon seulement elle est sortie des eaux, telle une vénus de Tim Burton mais en plus la course est effrénée, elle a tant attendu ce réveil. L’homme ignorant de la beauté de sa prise doit lui aussi se réveiller à sa manière. Ce n’est pas ce à quoi il s’attendait, il fuit apeuré, espérant mettre de la distance et se débarrasser de cette ombre macabre. C’est ainsi que nous agissons lorsque, dans une rencontre amoureuse par exemple, nous pensons que l’autre est la bonne prise qui répondra à tous nos manques, qui comblera toutes nos attentes. Mais la rencontre est avant tout celle-ci : affronter le fait d’être mortel. Je ne sais plus quel philosophe a dit : aimer c’est partager avec quelqu’un le sentiment d’être mortel. Dans une première considération cela fait peur mais lorsque nous commençons essoufflé par la fuite à nous poser au coin du feu et à regarder vraiment, alors les choses prennent un autre visage. Ainsi l’homme, épuisé, croit trouver refuge sous sa tente et là il la voit à la lueur du feu. Elle est là. La mort donne soudain à l’amour un visage d’humanité. La nuit, le feu adoucit les regards, réchauffe l’ambiance, ouvre les coeurs. Elle aussi a peur, de ce qu’elle a subi, de ce qu’elle pourrait subir encore, d’être rejetée à nouveau. Pourtant elle n’est pas bien belle dans cette nudité foncière : ses os sont enchevétrés de telle sorte qu’elle a une apparence désarticulée, rien n’est à sa place, tout est en désordre, rien ne va. Alors l’homme s’approche avec l’infinie douceur qui s’est éveillé en lui, une douceur maternelle et patiente, rassurante, protectrice, il remet chaque os à sa place. Remettre chaque membre à sa place, membres du corps, membres de la famille, membres psychiques. C’est un moment d’une infinie douceur. CoupleTout change à partir de là, tout va reprendre vie, vigueur, ampleur jusqu’à ce qu’elle redevienne active, qu’elle prenne le coeur de l’homme comme un tambour et chante. L’intimité avec l’homme est profonde, elle plonge sa main dans sa poitrine pour entendre le son de son coeur, il la laisse faire dans l’innocence de son sommeil. Elle retrouve la voix, elle revêt par l’acte magique des mots et leur puissance poétique son corps de chair. Elle chante jusqu’à redevenir elle-même et prendre sa place à côté de l’homme. Au petit matin, dit-on, leurs corps sont à présent enchevétrés mais d’une autre façon, après la nuit durablement passée dans la chaleur et l’amour partagé jusqu’à l’os du coeur.

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4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. claudine chevalier dit :

    merci Wangmo pour cette belle histoire d’amour véritable: amour de soi, amour du partenaire, amour de la vie.
    claudine

  2. catherine Dalby dit :

    chaque fois plus profond ce conte et tes paroles nous poussent doucement et fermement sous la surface, la nôtre celle de l’aimé, celle des rencontres et des circonstances, et se pose pour moi la question comment as tu laissé s’épanouir ton os du coeur? l’as tu jamais fait vraiment ? et s’allume une petite lumière il n’est jamais trop tard pour laisser vivre cette belle qualité..merci

  3. Klein Marie-Claude dit :

    merci pour ce commentaire qui nous conduit jusque dans la moelle du coeur,magnfique conte de réconcilliation entre masculin et féminin.

  4. Gilda Gonfier dit :

    A reblogué ceci sur Le Petit Lexique Colonialet a ajouté:
    Jusqu’à l’os du coeur

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