La magie sans choix, extrait de Dharma et créativité, Chogyam Trungpa

TrungpaVoici un texte qui pose la question de notre relation à l’individualité. La plupart des problèmes que nous avons avec nous même, à entrer en amitié avec ce que nous sommes et comment nous nous coupons de notre expérience viennent de ce déni de l’individualité, qui conduit au mépris de soi, à l’impossibilité de laisser vivre ses qualités. Lorsque la spiritualité entretient la vision uniforme et monolithique d’un principe créateur ou éveillé, le problème est grave. Chacun cherche ainsi lâchement à correspondre à ce qu’il ne sera jamais, à entrer dans un moule qui formate sa vision et l’éloigne encore plus de la vérité de ce qui est, de la liberté à s’émanciper et à aller vers toujours plus d’autonomie, de responsabilité et de bienveillance.

Je veux regarder de plus près la question de la magie. On sait que diverses manières de percevoir le monde contribuent à créer différentes compréhensions du fonctionnement des phénomènes. Ce problème ou cette base de travail semble aller de soi. A partir de là, on essaie de trouver un terrain d’entente où on peut travailler ensemble en s’appuyant sur des principes de base comme le corps, la parole, l’esprit, le blanc, le noir, le rouge, le bleu, le vert; le ciel, la terre et tout le reste.

Les moments où l’on tombe amoureux ou ceux où l’on pique une colère noire – toutes ces expressions personnelles dans une vie – sont des bases de travail extraordinaires. Mais ce terrain n’est pas encore aménagé tout à fait, comme il devrait l’être. Nous rejetons les manières personnelles d’accomplir les choses, nos styles particuliers. Dans ce contexte, nous essayons de repousser ou d’accepter les possibilités de nous faire embobiner dans toutes sortes de trips spirituels.

Certains disent que nous ne faisons qu’un et croient à l’universalité du pouvoir. A mon sens, tout ça n’est que l’expression d’une frustration chez des gens incapables d’accepter leur propre individualité. c’est la raison pour laquelle ils désirent se conformer aux règles d’une vaste organisation. Quand un poète éprouve du mal à créer, il se met à écrire à propos du soleil et de la lune, de la terre ou de désastres nationaux, à choisir des thèmes qui semblent assez courants. N’empêche qu’il est très difficile de maîtriser son individualité; les gens ont beaucoup de mal à le faire. Sur le plan spirituel comme sur d’autres plans, nous ne faisons pas confiance à notre individualité. C’est l’un de nos problèmes les plus graves. Notre préférence va à une figure monolithique, un principe directeur coulé dans le béton. Nous employons des mots théistes comme « notre créateur » pour désigner cette personne, ce gros grand-papa. Et si entrer en relation avec ce personnage n’est pas simple, il faut s’efforcer davantage, sans jamais laisser tomber.
Dans cette approche, l’individualité est totalement mise de côté, et c’est un problème. Cela ne veut pas dire qu’il faudrait se complaire dans des obsessions toutes personnelles, mais il est bon de savoir que tous les êtres sont différents. Nous sommes foncièrement et intrinsèquement distincts. Notre père, notre mère, nos enfants et nos arrières-grands-parents ne sont pas comme nous et, de ce point de vue, nous sommes même différents de nous-mêmes. Il existe donc une conscience de l’individualité.

Nous prenons peur dès la moindre rupture avec un mode de pensée conformiste. Si l’on viole la loi, par exemple, il se peut qu’on se retrouve dans une situation psychologique ou physique extrêmement désagréable. Nous n’acceptons pas notre individualité. Nous préférerions avoir un menu déjà prêt ou un guide de voyage pour faire le trajet sans nous tracasser au sujet de notre propre individualité. Ça ne marche pas : la magie ne peut exister dans ces conditions. Nous tâchons simplement d’établir un rapport avec un facteur commun, les principes généraux qui nous sont donnés. Et nous avons nos petites idées sur ceci ou cela de façon à nous faire accepter, et à ce que notre point de vue puisse entrer dans les normes reçues, sans que nous soyons obligés de l’appliquer à nous-mêmes. Il y a beaucoup de lâcheté dans tout ça. C’est une problème général que semble présenter notre état d’esprit, notre être.

C’est assez délicat l’individualité. Quand elle prend la forme de la personne qu’on est, on se sent dérouté, incertain, perdu. Par contre, il y a plus de place pour explorer l’univers et faire l’expérience du monde donné et de la relation qu’on entretien avec lui personnellement. Nous sommes des entités individuelles exprimant la réalité à notre manière. Quand nous percevons du blanc, ce pourrait ne pas être le même blanc que celui que verrait quelqu’un qui se mêlerait de notre vie, par exemple. Et quand nous voyons du rouge, c’est la même chose. De ce point de vue, personne n’a le droit de nous envoyer à la maison de fous si nos perceptions ne correspondent pas aux grandes catégories répertoriées dans les livres. Il y a beaucoup de place pour ce type de perspective.

Les perceptions ne sont pas régies par une seule affirmation, mais par des individus réagissant aux éléments fondamentaux. Chacun répond différemment à l’air, à l’eau, au feu ou à la terre. Chaque individu a une perspective personnelle sur tout ça. Ces différences ne s’uniformisent jamais : elles continuent. La magie repose dans cette individualité. Chaque être humain établit un rapport avec toutes sortes de choses fondamentales de la vie que tous semblent partager. Mais nous n’avons pas la moindre idée de ce qu’elles sont exactement. Nul n’a eu l’occasion de dire à autrui quelle était sa perception précise de l’eau. On pourrait, bien sûr, faire appel à une foule de mots, d’idées, de concepts et de termes, mais la perception n’en serait pas davantage clarifiée. On emploierait les concepts de quelqu’un d’autre.

Quand de grands artistes nous laissent leur oeuvre – leurs livres, leurs tableaux ou leur musique -, nous avons l’impression d’être en contact avec eux. Pourtant, nous n’en savons vraiment rien. S’ils revenaient sur terre, ils seraient peut-être insultés, voire horrifiés de l’interprétation que nous faisons de leur travail. L’étincelle, la magie reposent donc dans l’individualité plutôt que dans l’uniformité. Il ne s’agit pas de faire le compte à rebours jusqu’à zéro et de se mettre à léviter tous ensemble ni de virer le monde sens dessus dessous. ce serait de la magie en version bande dessinée. Si un groupe de personnes s’engagent dans un mouvement et que soudainement tout le monde prend son pied et plane, c’est comme vivre dans une bande dessinée. C’est très drôle, mais l’individualité en prend alors vraiment pour son compte. Très souvent, nous cherchons à éviter notre individualité et à imiter quelque chose d’autre. C’est un grave problème. Parfois, l’individualité vient du moi, lorsqu’on veut être empereur, roi ou millionnaire. Mais elle peut aussi provenir d’une inspiration personnelle. Tout dépend du trajet accompli dans notre voyage; jusqu’à quel point nous sommes arrivés à dissoudre le moi. Nous avons tous notre propre nature, notre propre style. C’est inévitable. C’est comme si on demandait à Avalokiteshvara, incarnation du principe padma de la compassion, de devenir tout d’un coup une personne de type ratna. L’expression éveillée de chaque être est en accord avec sa nature inhérente.

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Klein Marie-Claude dit :

    devenir un vrai être humain, merci encore et encore de partager des choses aussi essentielle. chaque mot, chaque phrase est à mâcher et remâcher, digérer pour s’en pénétrer la tête, le coeur, la chair le sang jusqu’à la moelle et plus encore.

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