La souffrance peut-elle être positive?

Cette question m’a été posée lors de l’enseignement de ce week-end à St Martin.

IMG_1195Pour pouvoir y répondre, il semble nécessaire de s’interroger sur sa formulation. A première vue cela semble être une contradiction dans les termes. En général la souffrance n’est pas quelque chose qui est perçue comme positif. Alors essayons de préciser. D’abord la question de la souffrance recouvre différents aspects. Lorsque nous parlons de souffrance, nous avons tendance à tout amalgamer sous un terme vague et entendue à la fois « la souffrance ». C’est un peu comme le ciel, c’est vague et en même temps tout le monde en a une certaine expérience. Mais qui souffre de quoi? en général nous souffrons parce que nous aimerions que les choses soient différentes de ce qu’elles sont. C’est la cause fondamentale de la souffrance, en même temps que de l’ignorance d’ailleurs.  Nous voudrions que les choses soient ainsi et pas autrement, ce qui nous voile la réalité de ce qui est.

Quand la réalité semble s’accorder à mes préférences, tout baigne. Ou tout au moins semble baigner car en fait tout flotte dans l’incertitude et l’angoisse. « Tout baigne » ne repose sur aucun fondement réel, autre que moi, ma volonté, mes croyances. Cette angoisse de fond d’absence de contrôle nous pousse à mettre en place des stratégies d’évitement, plus douloureuses que ce qui arrive. C’est ce que le Bouddha appelle la souffrance de la souffrance. Ce qui arrive est ce qui arrive, nous n’avons aucun contrôle sur cela sauf que, nous vivant séparé, dans la dualité et l’angoisse inhérente à celle-ci nous essayons d’enrayer les vagues d’incertitude de la vie en nous agitant, ce qui crée encore plus de confusion et finalement de souffrance. Ainsi cherchant le bonheur, aspirant le bonheur, c’est-à-dire à éviter toutes les formes de désagrément et de souffrance, nous créons encore plus de souffrance, sans rien y comprendre. Où est le bug? Nous agissons tel le hamster s’excitant dans sa roue pour aller nulle part ou le pêcheur de la Femme squelette courant pour échapper à l’effrayant squelette accroché à son hameçon, courant aussi vite que lui.

IMG_1193Nous pourrions voir le mouvement des vagues comme l’expression créative de l’océan si nous connaissions la nature de l’océan. Nous pourrions laisser la vague déferler et nous recouvrir sachant qu’elle n’est que de l’eau. Mais son appréhension couplée avec l’ignorance de la nature de l’eau solidifie l’expérience et la rend menaçante. Bien sûr tout cela est métaphoriquement évident et nous parle de nous et de notre nature. Nous nous identifions à la surface turbulente, aux vagues de pensées, ou de naissance, vieillesse, maladie et mort, oubliant le fond inaltérable de notre nature inconditionnée. Réalisant la nature inaltérable et inconditionnée de ce que nous sommes, cela n’empêche aucunement la naissance, la vieillesse, la maladie et la mort. Paradoxal et koanique, n’est-ce pas? nous y reviendrons une autre fois.

Pouvons nous considérer avec émerveillement les vagues qui se manifestent comme la danse de la vie? Rien n’est à rejeter, à exclure, tout est à sa place lorsque nous voulons ce qui arrive, que nous re-choisissons ce qui est plutôt que de nous entêter à construire des murs sur l’immensité changeant de l’océan dont les vagues jouent, à notre insu, à saute-mouton. Lorsque nous comprenons cela nous pouvons nous aussi jouer, danser avec le mouvement incessant des formes vivantes.

Il y a aussi parfois des façons de s’exprimer qui peuvent prêter à confusion, surtout si nous les entendons à partir d’un mental oppressé. Lorsque nous lisons dans les textes qu’il s’agit de se libérer de la souffrance, cela ne signifie pas que nous allons éviter ce qui arrive mais que nous commençons au contraire à nous ouvrir à ce qui est, c’est-à-dire à la souffrance inhérente à l’expérience humaine. Et cela est noble, digne. Il est noble et digne de faire face à ce qui est. il est indigne de s’en détourner nous rappelle le Bouddha dans son premier enseignement.

IMG_1192Nous pouvons aussi, comme certains d’entre vous l’ont abordé lors de nos temps d’échange,  affiner notre compréhension par cette distinction : celle entre la douleur et la souffrance. La douleur peut être physique, physiologique, due à la maladie, ou encore la douleur mentale ou émotionnelle due à une situation. Lorsque la douleur est là, bien là, je n’ai aucun pouvoir de la faire disparaître. Si j’accepte de ne pas avoir le pouvoir de la faire disparaître cela me disposera à m’y ouvrir. Peut-être, me direz-vous. Rien n’est sûr, certes. En tous cas c’est la meilleure solution à ma connaissance. S’ouvrir avec bienveillance, donner de l’espace, ouvrir ses bras pour accueillir le ressenti de la douleur en même temps que ce qui en nous la rejette est le début de l’attitude compassionnée envers nous-même. Il y a la douleur et le sentiment que je n’en voudrais pas (une petite tenue des contraires au passage pour les habitués des contes 😉 ) et la possibilité de m’ouvrir à ces deux aspects en même temps. Plutôt que de s’identifier à la souffrance, par le refus que ce qui est soit, je peux agrandir ma vision et lâcher, renoncer à entretenir mes résistances.  C’est comme tomber dans l’espace infiniment vaste, un monde inconnu jusqu’alors se révèle. Car tout refus, répulsion comme toute attraction déclenche et fait perdurer la souffrance de la séparation. La non acceptation de ce qui est rétrécit le monde dans lequel je suis et vis. C’est pourquoi méditer est faire la paix profondément avec tous les aspects de soi, comprenant que nous sommes toujours en train d’entretenir la violence de la séparation en nous.

Se libérer de la souffrance est donc ne pas entretenir la cause de la souffrance : vouloir que les choses soient autrement que ce qu’elles sont. Ce vouloir est tension et empêche de se détendre dans l’instant. Lorsque nous n’entretenons pas la cause de la souffrance car nous l’avons décelée, vue, comprise alors vient naturellement la cessation de cette tension, le lâcher prise qui révèle l’ouverture déjà présente de l’espace infini du coeur.

Ainsi, ce n’est pas la souffrance en elle-même qui est positive ou négative mais la façon dont nous entrons en relation avec ce qui arrive. Que la souffrance soit vue comme négative ou positive, peu importe. Il s’agit d’aller au-delà de ces distinctions et de revenir à la réalité nue : il y a la souffrance due aux identifications. Lorsque ces identifications cessent, cela ne signifie pas qu’il n’y a plus souffrance mais que celui qui la vit n’est plus identifié à cet aspect.

IMG_0584La douleur physique, physiologique, mentale, émotionnelle peut être là. Si celle-ci est reconnue, je me libère de la souffrance ajoutée qu’elle ne soit pas, ce qui transforme inévitablement mes perceptions. L’ouverture à la douleur, l’ouverture à ce qui en moi ne voudrait pas que la douleur soit là, juste l’ouverture et l’observation de cela peut éveiller de la tendresse envers moi-même. Là où il y avait lutte, violence, récriminations, ruminations vient la chaleur du coeur brisé et ouvert à la fois.  La relation compassionnée que je peux développer envers tous ces aspects de l’expérience maintient un espace où il est possible de continuer à respirer, à sentir la vie s’écouler en soi. Pour se libérer de la souffrance on n’a pas d’autre choix que d’accueillir ce qui souffre. Pour favoriser cet accueil, tous les moyens sont bons et peuvent être complémentaires : la méditation ainsi que le travail sur les blessures du passé, de sorte à se libérer des conditionnements qui nous amènent à répéter de scénarios de souffrance, alors que nous aimerions vivre les aspirations de notre coeur.

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3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. klein marie-claude dit :

    Bonjour Wangmo et merci pour ce rappel essentiel « nous voulons que les choses soient différentes de ce qu’elles sont » et cela à des niveaux extrêmement subtils. Je l’expérimente sans arrêt chaque fois que l’Attention est attirée par un changement de climat intérieur et quelque fois se sont des petits riens que je n’avais pas remarqué immédiatement et c’est comme cela qu’imperceptiblement, dans la durée, un simple léger nuage devient un orage de grêle au lieu de se dissoudre sous le regard bienveillant de l’Attention sans égo.

  2. Elena dit :

    Merci Lama Wangmo…Je sens que cette question me permet d’entrer en contact avec des parties de moi qui sont « anciennes » et que je n’ai pas forcement envie de voir. Mais cela est tellement libératoire…

  3. Catia dit :

    Merci Wangmo. Une belle mise en mots d’une mécanique infernale dans laquelle on peut se sentir totalement englouti, à moins de l’utiliser pour surfer avec habileté « la vague », celle qui nous emportera sur le rivage de cette île immense reliée à tous les continents : « notre cœur »…!

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