Être un bodhisattva aujourd’hui ?

L’aspiration et son activité

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Tchenrézi

Traditionnellement, le bodhisattva (bodhisattvi au féminin) est la personne, homme ou femme, qui développe en son cœur l’aspiration à renoncer à l’éveil pour lui-même et à favoriser l’éveil d’autrui avant le sien. Cette aspiration-motivation est le lâcher prise d’un but attrayant, l’éveil, pour lequel confusément nous avons commencé à pratiquer : nous éveiller pour nous libérer de nos souffrances. Or, en commençant ce chemin nous nous apercevons que chaque être vivant souhaite être libre de souffrances et rencontrer le bonheur. C’est une première perception d’égalité, d’équanimité : aspirer au bonheur, se délivrer du mal-être est une situation partagée. Réalisant que cela est vrai pour tous, il est possible de dépasser sa propre limitation, celle qui réduit l’action à son propre bien. En conséquence de quoi, la vision s’élargissant, la motivation s’y accorde. Vision et motivation se répondent mutuellement. Changer de regard, élargir la vision de la relation soi/autre recentre dans le coeur la source des activités que nous faisions automatiquement.

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Tara verte

Ces trois aspects, vision, motivation et activité sont appelés dans la voie du Bouddha bodhicitta, l’esprit d’éveil, sans attentes et sans but, totalement disponible, s’éveillant dans l’activité d’une énergie infatigable. Cela ne signifie pas que le bodhisattva n’est pas fatigué ou qu’il ne se décourage pas. Bien au contraire, cette aspiration et son activité font face à l’ampleur de la tâche. Car l’engagement du bodhisattva est concret. En devenant concret, précis, en agissant réellement il prend conscience de la difficulté réelle à réaliser son vœu de départ. Il peut alors le réitérer encore et encore. Car une fois le cœur ouvert et lucide, la perception de la souffrance s’affine, elle devient comme la sensation d’un cil sur l’oeil. Dis autrement, une fois botté, dans les marécages, le chat  voit mieux les monstres en même temps qu’il garde son aspiration et son audace à aller de l’avant. Mieux mesurer les difficultés est le début d’une pratique réelle. Lorsque nous comprenons les souffrances d’autrui, nous voyons que nous accomplissons des actes qui peuvent leur être nuisibles, ce qui entraînera aussi pour nous-même à plus ou moins brève échéance des souffrances.

Comment ne pas baisser les bras? Se décourager est humain devant les obstacles. La tâche est impossible, seul le cœur peut traverser cette épreuve, cette « nuit obscure » quand tout nous abandonne et que nous abandonnons tout. La puissance du souhait est de revivifier l’élan à ne pas rester dans le marasme ou la désolation. Le découragement est l’opportunité d’un rebondissement, le cœur met ses bottes à nouveau afin d’oeuvrer avec  encore plus de moyens, d’outils, d’intelligence pour aider les êtres dans cette équanimité foncière qui est l’état d’esprit du bodhisattva non dans une attitude de supériorité ou de mépris d’autrui.

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Tchenrézi à mille bras

Tchenrézi, le Bouddha de la compassion, dans la tradition tibétaine a connu ce moment de découragement du bodhisattva, au point de vouloir rompre ses voeux initiaux. Dans un texte traditionnel, le Mani Khaboum, on raconte la naissance de Tchenrézi. Amithaba, le Bouddha de lumière infinie, conçut un jour que, pour aider les êtres, il fallait que se manifeste une divinité ayant l’apparence d’un jeune homme. De son oeil droit un rayon de lumière blanche sortit et prit la forme de Tchenrézi. Il vit qu’il fallait aussi une divinité ayant l’apparence d’une jeune fille et de son oeil gauche jaillit un rayon de lumière verte d’où naquit Tara. Tchenrézi vit que les êtres sous l’emprise du désir, de l’aversion, de l’aveuglement, de la jalousie et de l’orgueil créaient d’innombrables souffrances, alors il fit la promesse, en présence d’Amithaba,  d’aider les êtres et ajouta-t-il si jamais il brisait cette promesse que son corps et sa tête éclatent en mille morceaux. Or, un jour, il fut découragé, alors sa tête et son corps éclatèrent en mille morceaux. Amithaba recomposa alors son corps, en lui donnant onze visages et mille bras. Cette nouvelle forme permit à Tchenrézi de renouveler sa promesse avec plus de vigueur encore.

Ainsi il nous arrive à nous aussi de briser notre promesse, d’abandonner notre vision, notre motivation et de tomber dans le désarroi. Face aux blessures, aux trahisons, aux injustices  nous perdons notre confiance en nos bonnes résolutions. Cette promesse est mise à l’épreuve, elle a besoin d’être encore et encore renouvelée.

Shantideva décrit ainsi l’activité du bodhisattva :

Puissè-je être un protecteur pour ceux qui n’en ont pas,
Un guide sur la route des voyageurs,
Un pont, un navire ou une barque,
Pour ceux qui veulent franchir les eaux.
Puissè-je être une île pour ceux qui la cherchent,
Une lampe pour ceux qui désirent la lumière,
Un lit pour ceux qui ont besoin de repos,
Un serviteur pour ceux qui veulent un serviteur.

Cela signifie que les souhaits d’un bodhisattva s’actualisent dans une forme bienfaisante et appropriée, non selon sa façon de considérer l’aide mais  selon les besoins réels des êtres. Aider  peut être une attitude intrusive et arrogante. il ne s’agit bien sûr ici pas de cette sorte d’aide déplacée mais celle qui est le fruit d’un entraînement à désolidifier et à lâcher l’autoréférence.

 Etre un bodhisattava aujourd’hui 

oeuvre de Wang Zi Won
oeuvre de Wang Zi Won

Les boddhisattva-sattvi d’aujourd’hui ont besoin d’outils en lien avec leur époque, dans leur contexte. L’image du pont, du lit, de la lampe, du guide sont parlant à différents niveaux selon l’audace de notre aspiration. Il est toujours agréable de lire de belles phrases, agir est plus abrupt. On peut être séduit par l’idée spirituelle de faire la vaisselle pour exercer sa générosité, alors que plonger les mains dans les assiettes pleines de crasse peut lever de la répulsion et du dégoût. Ce n’est pas incompatible.

Etre un(e) bodhisattva-sattvi aujourd’hui ce n’est pas avoir fait le vœu d’aider les êtres et vivre en autarcie, ou aspirer à l’éveil et faire de la pratique un loisir, ou mettre un orteil dans la vacuité et le retirer aussitôt par inconfort ou être exigent dans l’enseignement et inconséquent dans son application.

Être un bodhisattva aujourd’hui doit s’actualiser concrètement : il faut gagner sa vie, élever ses enfants, payer ses factures, ses impôts, faire la lessive, se ressourcer etc. On ne peut pas se défiler. Après l’extase, non seulement la lessive mais le boulot, les gosses, les courses, etc. Etre un bodhisattva aujourd’hui c’est considérer le quotidien comme une terre sacrée et si changement il y a, c’est au cœur même de ce que nous voulons fuir. Nous confondons trop souvent samsara et vie quotidienne. D’où la tendance à rejeter tout ce qui est extérieur et qui nous semble être un obstacle: travail, relation, argent, responsabilité… Entrer dans la voie du héros d’éveil est renoncer à la saisie et aux identifications, ce n’est pas renoncer au fait d’être au monde. Bien au contraire. La démarche développée dans les Racines de la présence est ma contribution à cette question : « qu’est-ce qu’être un boddhisattva aujourd’hui ? ». Les bodhisattva-sattvi que nous sommes ont des outils : la pleine conscience, les contes, mythes et constellations qui aident à se libérer et libérer autrui. Les divinités, Tchenrézi, Tara, etc. ont toutes des moyens, des outils, des symboles. Pour quoi faire? Pas juste pour la satisfaction intellectuelle mais pour l’action concrète. Méditer est concret, faire la vaisselle est concret, entrer en relation est concret, donner des moyens à l’action de s’accomplir est concret.

Au cœur de la boue pousse le lotus, la fleur du discernement de l’esprit pur et compassionné qui tout embrasse.
Sans rejeter ni saisir, sur le chemin, intègre tout.
Si tu penses que tu es sale, lave-toi, si tu penses que tu es propre, salis toi.
Ni souillure ni propreté, ni poussière ni miroir, où l’esprit pourrait-il se valider?

Le marécage est la demeure de l’esprit, le palais pur de la fleur son armure, le héros pourfend les deux et traverse la plaine ouverte des contrastes, la main offerte à la vacuité des roses.

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Plus d’oeuvres de Wang Zi Won

 

 

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4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. catia dit :

    Je suis sortie grandie de la confusion !
    Alourdie par tout le poids de ma souffrance je suis tombée au fond des mers ! Surgissant aujourd’hui tel le « Taureau Blanc » de Minos, propulsée vers le ciel pour prendre enfin ma respiration, tellement soulagée de cette illusion de croire que je pouvais sauver le monde et tous les êtres de leur souffrance, plutôt que de les aimer pour le meilleur et pour le pire ! Ce n’est pas toujours possible, mais la vérité de ton écrit comme tout ce que je découvre par ton enseignement me laisse entrevoir l’espoir d’y parvenir peut-être avec ce que je suis ! Et la force de tes mots donnent une direction beaucoup plus juste à cet élan qui finalement me vient tout droit du cœur !! Bien au-delà de la psychologie, il y a « systémiquement » tout le reste auquel nous sommes tous reliés !
    Merci Wangmo, puisses-tu toujours laisser courir ta Plume Sioux, poser les mots qui redeviennent paroles et s’envolent jusqu’à nous sous la forme d’une manne !!

    1. cyli dit :

      OUI … un O en ouverture, un u pour creuset, un i bougie …

  2. Denis Jamin dit :

    Merci pour ta clarté et ta compassion inconditionnelle

  3. Laure dit :

    au retour de vacances, les factures, le béton et les nouvelles désagréables nous attendaient avec obstination et indifférence …. soupir… mais vouloir fuir ce quotidien n’est pas la solution
    malgré ce quotidien, dans ce quotidien , avec une vision plus large et délivrée des fantômes du passé, il est possible de s’en tenir à des choses simples, rester en contact avec soi et les autres et trouver les moyens, les moments pour un partage…. à bientôt donc

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