Les étoiles sont à terre

Ce matin, les étoiles sont à terre, la pellicule givrée filme le sol de brillance. Sortir, couvert de sa nudité expose à rencontrer la matrice lunaire qui veille à garder un oeil sur le tracé vagabond des arbalètes solaires. Il est bon de sortir de la route et d’attraper le train de la nuit encore palpable.

Le froid joue avec des souvenirs vivaces. Au nord de mes pas, c’est l’hiver. Grand-père se lève avant tout le monde, emplit le seau de charbon et répète les gestes immuables dans un ordre précis pour allumer le feu sans certitude que cela marche. Mais cela marche. Ses mains sont puissantes, elles peuvent, en été, attraper des abeilles sans être piquées. L’usine est derrière lui, la guerre aussi, et presque toute sa vie. Son dos est courbé, ses cheveux blancs filent un mauvais coton, sa chemise est négligemment ouverte, il ne ressent pas le froid ni la mort qui arrive à pas de loup feutré, mais peut-être que si. Autrefois, il avait un bérêt sur la tête, un couvre-chef plat et bleu foncé, et un clop au bec à moitié salivé. Il était le roi de la cour, du jardin, de la ferraille recyclée. Il avait des allures de Gotlib, d’ermite vagabond et des rêves d’anarchiste, mais bien cachés dans les trous de ses poches défroquées.

Soudain, au nouvel an, des pans entiers de sa mémoire s’écroulaient, se déversant dans le verre de liqueur rouge offert aux invités de passage. Puis il revenait au silence auquel il appartenait, aussi sauvagement qu’il en était sorti.

Premières méditations ouvrières au coeur de l’Etoile, village du nord, avec grand-père, le maître d’oeuvre au silence exemplaire. Redécouverte des usines désaffectées en bas de la cité, avec, plus récemment, « Louise Michel » le film de Délépine et Kervern. Yolande Moreau en négligé de tablier y déambule dans la cité, sphynge éternelle questionnant l’humaine condition. Elle va avec d’autres femmes dans le bistrot, presqu’inchangé, au comptoir de formica jaune où, contre un franc de l’époque, tu avais des montagnes de sucreries à engloutir, tout se détaillait au centime, tu pouvais choisir ce que tu voulais, une variété infinie de bonbecs. C’était un jour de gloire enfantine sortie de la babouche d’Aladin comme ça d’un coup puis plus rien jusqu’à la prochaine effusion du franc glissé dans la main pour des folies réglissées, chocolatées, poudrées d’acidité.

Célébrons les réminiscences de toutes les vies antérieures d’une vie revisitée à l’instant T par la grâce du bélier frontal à l’élan nostalgique et joyeux. Comme Descartes en son poêle a pu le goûter, de belles intuitions émeuvent le chat de la pensée qui dort, n’est-ce pas?

Pourquoi ne pas aller du coq à l’âne accueillir simplement tout ce qui anime la vie en soi, sa non linéarité absolue et sa totale cohérence d’âme ouverte à tous les vents. Choisir l’ouverture a des conséquences immédiates, vous en êtes-vous rendu compte?

Elargir sa conscience est y laisser entrer toutes les tonalités de la vie, de la joie au dégoût le plus amer. Rien ne rebute la conscience originelle, rien ne la souille, rien ne l’agace. La vraie bonté du vide n’est l’appartenance d’aucun choix, rien ne la tient en laisse, elle se promène librement aux bras des moments quels qu’ils soient. Nous pouvons seulement la recevoir en terrain vague.

 

 

 

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. KanCKonYVa dit :

    Superbe…
    Tombée par ici par hasard, tres belle decouverte, je vais continuer d’explorer ces pages

  2. Annette Tamuly Jung dit :

    Quelle créativité! je lis avec bonheur et jubilation vos textes..; à réunir dans un futur livre!

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