La machine à écrire

Un abricot juteux dans la bouche j’entame ces lignes. Quoi écrire qu’un rêve ne pousse à faire? Quel était le dernier? il n’est que le premier d’un autre à venir et s’il n’y avait pas d’avenir? resterait le cadeau d’un pas grand-chose à l’obèse des malheurs, on pourrait toujours dormir dans l’or noir d’un rêve qui nous rêve éveillé et simple.

Par exemple, à dix huit ans j’ai reçu un cadeau d’anniversaire que je voulais vraiment : une machine à écrire. Elle était mécanique et d’occasion, un morceau de son corps en métal était fêlé, tout autour usé et une partie de la peinture avait sauté, laissant paraître la patine de l’accident. Que lui était-il arrivé? d’autres mains l’avaient touchée et manipulée et peut-être s’était-on fâché contre elle? en tous cas elle était à vendre à petit prix, ou sinon bonne à plus rien, c’est-à-dire à être reléguée au cimetière des machines, et tout ça à cause de ce petit poc inesthétique. Juste avant la phase de recyclage, vieillir sonne le total rejet de toute appartenance.
Dans ma fougue d’opposante de l’époque à tous les clichés, quitte à en être un moi-même, je me foutais royalement de son imperfection, presque je la réclamais, je la revendiquais, bref, je la trouvais parfaite, arrivant dans ma vie à point nommé. Elle était un rêve devenu réalité ou une réalité ouvrant sa fenêtre sur une synchronicité du tonnerre, comme il arrive parfois.
Ma mère l’avait eu par un ami qui était commercial avec lequel elle entretenait une relation quasi-amoureuse et qui ressemblait, avec son crâne dégarni frisotté, ses lèvres minces et pincées, ses joues de brun mal rasé et ses lunettes teintées, un peu à Jean-Luc Godard. Son surnom était Pierrot. Il était plutôt sympathique. Ce qui ne l’a pas empêché de disparaître du jour au lendemain, mais la machine, elle, est bien restée. Alors elle te plaît tu la veux c’est une occasion y a mieux mais c’est pas le même prix et pour ce que tu en feras ça suffit peut-être elle fonctionne en tous cas – un peu que je la veux j’en ai rêvé où faut-il signer le pacte de ne jamais vendre son âme à qui que ce soit même si un poc inesthétique risque de vous envoyer à la décharge?
Je troquais donc mon stylo pour la machine, mes cahiers contre des feuilles blanches. Très vite, avec ma happy japy jaquette je fusionnais dans un corps à corps d’éventail métallique effréné et de pensées en bois flotté et ondulatoires. Elle ne me décevait pas. Elle assurait grave comme on dit aujourd’hui, ça pour graver, elle gravait. Les lettres semblaient venues d’ailleurs, s’assemblaient en visuel détaché et immédiat face à moi, ce qui me rendait à la fois intime et étrangère à l’événement en train de se produire sous mes yeux. Quel merveilleux détachement nous précédait elle et moi. Quel merveilleux détachement, habité de rythmes qui s’inventaient, jaillissaient, parfois dans la douleur d’une facilité si déconcertante qu’on ne peut nier la sensation d ‘accouchement de l’écriture. Car il fallait haleter, souffler, le travail pouvait durer des heures, suer, recommencer, lâcher, se reposer, revenir, repartir, aimer, détester, ruminer, être heureux juste une fois. Car rien n’était jamais terminé, achevé, il faudrait se faire à cette sensation d’inachevé qui caractérisait l’écriture, la vie et sa confrontation.
Avec son capot gris et bordeaux, elle avait, rétrospectivement, une allure de vieille deux chevaux, modeste et poussive mais taillée pour aller loin. Elle m’emmenait au far west des écrivains, hors des sentiers battus du quotidien. Elle me gardait vivante et neuve, et heureuse ma petite happy japy jaquette.
Evidemment, n’allez pas croire au septième ciel pur et dur car il se fractionne vite aux étagères des pots de confiture. Elle avait, ma petite japy, comme tout le monde, ses sautes d’humeur, ses fantaisies improvisées, voire ses résistances. Comme par exemple, lorsque ses touches érectiles restaient suspendues en l’air comme un insecte retourné refusant de finir le trajet ou lorsque le doigt ratait in extremis la touche visée et finissait par être happé ou aspiré par une gueule cachée prête à vous mordre, à vous érafler la peau, tiens prends ça aïeaïeaïe!
Parfois les touches faisaient des pâtés, le ruban se coinçait, la feuille trop fine glissait, trop grosse bloquait. Mais malgré ces pâtés et ces ratés susceptibles de se produire à tout moment, elle était d’une impeccable rigueur et fidélité. J’ai encore des feuillets de vieux textes que je garde en son souvenir. Les points un peu flous, les lettres un peu grasses, surtout lorsque les textes étaient tapés en plusieurs exemplaires me laissent, avec le recul, une impression d’ineffable douceur, de tendresse amortie par les ans, un goût de liberté jamais perdu.
Elle était l’autre absolu, ce qui vous révèle à vous même, ce qui permet la rencontre, le tiers indispensable à toute création. Elle était le désert fertile où naître chaque fois nouveau, tendu à l’inattendu de soi, rendu à la joie de se créer, d’être vivant et présent au monde, à sa beauté boiteuse et touchante. Elle était le merveilleux outil de la résistance du coeur, de tout l’être même.
Elle reste l’abricot juteux que j’entame devant vous aujourd’hui, le rêve qui m’a poussé à être, malgré les malheurs obèses qui planaient sur ma tête d’enfant, un happy japy jaquette.

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. xab0003 dit :

    La mort, c’est comme une ombelle que le vent souffle –
    le vent éparpille ses lettres
    ses lettres de tous les possibles
    ses lettres qui rassemblent les forces du coeur
    ses lettres qui mobilisent les forces d’actions
    ici et maintenant dans l’amour écho
    l’archer sollicite la corde ni trop, ni pas assez, tendue
    Méditation
    Merci Hélène

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