L’espace narratif du conte

Le conte qu’André Jolles appelait « une forme simple » s’élabore, se modèle et se remodèle en même temps qu’il se transmet. De tradition orale avant tout, les « paroles du conte » sont mouvantes, plurielles. Chaque narrateur raconte un récit avec ses propres mots et ne racontera pas le même récit de la même manière à chaque fois. D’où une pluralité de versions pour un même conte, reconnu cependant grâce à des traits invariants et des enchainements spécifiques.
De même que les contes n’ont pas d’auteur, ils ne nous donnent pas non plus les motivations psychologiques des personnages de l’histoire, les rouages internes du héros. On est libre d’interpréter comme on l’entend, ce qui donne au conte une palette potentielle d’explications très vaste.
Cette sobriété du conte facilite sa mémorisation et sa transmission. On retient l’histoire racontée, l’engrenage d’événements dans lequel le héros est pris par exemple, tout à l’écoute de ce qui se passe, on est oublieux de soi, ce qui permet de s’imprégner véritablement et donne envie parfois de transmettre à son tour. Le désir de raconter, le don de narrer est en lien avec la mémoire, la conservation des traces des récits entendus. Même encore aujourd’hui ce pouvoir de l’histoire entendue agit comme appel à retransmettre, à faire passer l’histoire.
Certaines personnes lors des ateliers témoignent qu’après avoir lu un conte, elles ont le désir à leur tour de le raconter dans le mois qui suit, de le narrer pour d’autres, soit leurs enfants, soit des personnes malades dans les hôpitaux lorsqu’elles ont une activité bénévole d’accompagnant.

Je me rappelle enfant m’être luxé l’épaule, et en avoir beaucoup souffert. Je devais avoir 8 ou 9 ans. Ma grand-mère qui n’était pas allé très loin dans sa scolarité – à 12 ans elle ramassait des cailloux dans les champs accompagnant les adultes dans leur dur labeur- lisait avec beaucoup de difficultés. Ce jour-là elle m’a lu plusieurs fois un conte dont j’ai oublié le nom, l’histoire d’un singe dans un hélicoptère, je revois l’image du livre que j’avais reçu en prix à l’école primaire. Mon attention se fixait sur les mots entendus et le fil de l’histoire qui, momentanément, me permettait de moins souffrir. Cependant j’ai complètement oublié les détails de la dite histoire, en gros un singe sauvait un autre animal en arrivant en hélicoptère. Même lorsque la mémoire est défectueuse il reste des bribes comme des fils à retisser autour d’un motif qui impose sa présence et retient l’attention, comme ici peut-être le héros, un animal en sauve un autre grâce à sa ruse.

De tradition orale le conte est aussi devenu au fil du temps objet de lecture, récit littéraire, comme ceux de Perrault ou de Madame D’Aulnoy. Les frères Grimm de leur côté ont collecté de nombreux récits pour en faire en quelque sorte une oeuvre, d’un genre qui reste toutefois bien particulier puisque le conte n’a pas les ressorts spécifiques d’une oeuvre littéraire, même s’il peut en avoir la qualité d’écriture. C’est dire la difficulté de classer ce genre, de l’analyser, d’en cerner la structure définitive. Toutefois ce que le conte perd en devenant texte écrit peut être compensé par le talent de celui qui le couche poétiquement sur le papier.

N’ayant pas d’auteur spécifique, le conte vit surtout à travers la transmission que l’on en fait, transmission qui de génération en génération, d’époque en époque, se transforme, s’enrichit, s’adapte. En même temps ces transformations ne sont pas vécues comme des créations intentionnelles, ou comme une transmission réfléchie, chaque narrateur se considère plutôt comme un passeur de contes. Dans les ateliers, le conte nous invite à tisser, à nous vivre en tisseur de liens, à retendre les fils de liens qui s’étaient distendus ou perdus, à reprendre notre vie là où nous l’avions laissé, à retrouver la trame narrative d’ espace de liberté et d’invention qui nous est vital.

Vladimir Propp a défini le conte comme un espace de liberté ménagé à l’intérieur de règles non dites mais profondément intégrées par le bon conteur.
Celui-ci a ainsi le choix de conserver ou d’omettre certaines actions, le choix des moyens de ces actions et des attributs des personnages.
Les contes européens ont fait l’objet d’une classification en types. Le conte type peut se définir comme une séquence particulière d’épisodes et de motifs, acceptant de nombreuses variantes propres aux divers aires culturelles qui cependant doivent laisser intact le schéma narratif.
Le conte type peut ainsi se définir comme un espace narratif à l’intérieur duquel les conteurs jouissent d’une certaine liberté de vagabondage. Espace narratif, le conte est aussi espace sémantique. Chacun pose les données d’un problème, en rapport avec le passage de l’enfance à l’âge adulte, la constitution de l’identité etc.
Lévi-Strauss compare cela à un jeu de cartes, « on répète les mêmes règles, en dépit de données différentes », bien que le jeu comporte un nombre limité de cartes, on peut recommencer à chaque fois à battre, couper, distribuer, annoncer, jouer etc.
Il existe d’ailleurs aujourd’hui beaucoup de jeux de cartes pour aider à cuisiner un conte.

Les contes de fées ou contes merveilleux font, comme leur nom l’indique, apparaître des fées. Dans les récits de tradition orale, celles-ci étaient plutôt sous la forme de vieilles, très vieilles femmes habitant au fin fond de forêts épaisses.
Le héros ou l’héroïne les rencontrait souvent au terme d’une longue marche. D’abord menaçantes, elles consentaient ensuite à apporter leur aide pour que le héros trouve sa destination. Ou alors elles l’envoyaient encore plus loin, voir encore une plus vieille qui habitait une forêt encore plus épaisse.
La rencontre avec la fée peut aussi se faire comme la mise à l’épreuve du héros. Toujours sous forme de vieilles misérables, elles demandent de l’aide, un peu de pain ou un service quelconque. Le héros qui n’est pas à la hauteur refuse avec arrogance. C’est souvent le thème des trois frères, les deux premiers passent à côté en quelque sorte, aveuglés par leur suffisance, seul le dernier né, le niais, le simplet, le sot, dans sa compassion accepte. Il reçoit ainsi en récompense les objets magiques nécessaires à l’accomplissement de sa tâche.
Les fées « littéraires » sont souvent moins ambivalentes. Elles ont tendance à être toutes bonnes ou toutes méchantes. Celles de tradition orale mettent les héros à l’épreuve, si bien que le mérite de leur réussite ou la responsabilité de leur échec leur revient. C’est l’étape initiatique où le héros est mis face à son destin. Mais ceci est un autre article.

Bibliographie :

  • Nicole Belmont, Poétique du conte, Gallimard
  • Vladimir Propp, Morphologie du conte, Le Seuil
  • André Jolles, Formes simples, Le Seuil
  • Claude Lévi-Strauss, Antropologie structurale, Plon
  • Jacob et Wilhelm Grimm, Les contes, Flammarion (trad. Armel Guerne), 2 volumes
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