De l’attendu à l’inattendu

Qui d’entre nous n’a fait, aujourd’hui, cette expérience devenue banale, de se retrouver, au bureau de poste, à la banque, au guichet de la gare, au supermarché, arrêté par une ligne tracée au sol ou une pancarte signifiant que vous devez attendre votre tour.
Quand vous ne devez pas, parfois, avoir à tirer la langue d’un ticket sortant d’une borne réservée à cet usage incongru! Un écran diaboliquement luminescent annonce un 00620 alors que votre ticket signale un énorme 00696. Il vous faudra alors attendre en scrutant le visage des numéros qui ont gagné le droit d’attendre avant vous jusqu’à ce que les chiffres de votre ticket clignotent enfin avec emphase sur le panneau télévisuel où tous les regards convergent.
Je passe sur les dossiers à remplir, les cases à cocher, et autres agaceries paperassières dont notre monde moderne est friand, qui vous feront encore passablement attendre pour une foule d’autres raisons. En moi un Tati pipoté et décalé s’anime, complètement désappointé par la modernité ambiante. N’est-elle pas  censée nous faciliter la tâche, cette soi disant modernité, au lieu de nous révéler les failles troublantes de notre humanité maladroite et empotée ?

Bientôt derrière vous, la file d’attente s’allonge, quand elle n’est pas devant vous et que vous devenez alors le maillon faible et impatient de la queue. Car attendre est souvent s’impatienter, s’indigner de ne pas recevoir ce qui nous est dû, même si l’on ne saurait définir en quoi cela consiste exactement. Ce dû, tendu et attendu crispe nos nerfs, vrille les relations les plus chères, nous met à cran et met un cran à notre aisance naturelle.

Nous vivons dans un contexte policé où attendre est devenue la norme. Nous en subissons les contre-coups. Nous tolérons difficilement que les machines nous déçoivent, que rien ne marche comme promis, que la perfection quotidienne soit régulièrement compromise et nous mette face à notre impuissance. Quelque chose grince dans les rouages du quotidien, les objets aussi pleurent (peut-être de rire ?), dans leur coin, de ces ratés facétieux.

Il y a encore l’attente subtile, celle envers la vie, dont nous espérons qu’elle comblera nos incertitudes face au bonheur qui pourrait prendre tant et tant de visages que c’en est épuisant !  Illusion, déception, frustration sont au rendez-vous de ce malentendu; elles défilent sur l’écran noir (et mental) de nos nuits blanches (à tant attendre qu’on n’en  ferme pas l’oeil!)comme le chante si bien l’ami Nougaro.
Nous doutons encore et encore d’avoir trouvé ce que nous cherchions et nous aimerions nous assurer d’avoir fait une bonne prise qui nous rassasierait à tout jamais et comblerait ce qui manque à nos vies pour qu’elles vaillent la peine d’être vécues. Vanité des vanités, tout n’est que bûcher d’allumettes mouillées ; au moment où la fête bat son plein et doit nous en mettre plein les mirettes, on entend un petit plop!

La meilleure façon de divorcer d’avec l’attente est de mourir sur le champ. En effet, qui est heureux parce que dépourvu d’attentes ? Le sage, le fou et le mort. Ces trois ensemble sont la triade salutaire de toute expérience libératrice, de toute activité d’éveil. Une fois mort à toute attente, vous devenez pleinement disponible à l’inattendu, sans la tension séparatrice d’un sujet-objet obsédant, ouvert aux racines poétiques du ciel et de la terre. Il pleut, le soleil chasse les nuages, des saveurs montent de la terre et répandent dans l’atmosphère le chant sacré des oiseaux, avec une telle lucidité. Tout est merveilleusement libre et ouvert. Et cela quelle que soit la saison, ou la complexité de la situation, inutile d’attendre pour l’expérimenter. Faites le tout de suite!

Comme tout un chacun, j’ai passé de nombreuses années de ma vie à attendre, en raison des transports, évidemment. Ainsi lorsque j’étais jeune enseignante de philosophie, je prenais régulièrement le train. J’étais donc amenée à attendre, dans les salles réservées à cet usage, devant ou dans les gares, sur un banc où je regardais à loisir les passants aller et venir. Moments de solitude et en même temps de fondu enchaîné dans la foule anonyme et bigarrée des travailleurs.

Un jour avec un collègue, nous essayions d’imaginer la vie des passants, leur quotidien, leur philosophie, leur profession, leurs secrets. Parfois nous rêvions de suivre quelqu’un que nous ne connaissions pas juste pour voir si nous avions raison, si sa vie était aussi palpitante ou ennuyeuse que nous l’avions imaginée. Et si nous étions l’amélie poulain de leur destin? Bien sûr nous ne l’avons jamais fait, un peu cinéaste, un peu détective, un peu magicien, l’attente patiente et curieuse devient créative, nous fait inter-être avec plaisir et réciprocité.

Je me souviens avec une nostalgie amusée de ces temps de voyage. Transportée d’un lieu à l’autre, avec mes congénères, communiant dans la banalité du quotidien, mélangeant nos phéromones insipides, tôt le matin et tard le soir. On lisait parfois à livre ouvert sur les visages défaits et dans les regards perdus,  les tensions intérieures , les naufrages relationnels, les vides existentiels. Sur le quai d’une gare, toute la symphonie des émotions humaines bat comme la queue d’un petit agneau.
Le silence des rondes succédant au piqué des croches et des noires.  S’élèvent du choeur de la foule en un brouhaha tragi-comique les annonces d’arrivées et de départs, le bruit des freins sur les rails, le sifflet du contrôleur. Sentir les palpitations du cœur humain sous les chemises et les manteaux destinés à les dissimuler fait naître en soi une sympathique symphonie d’empathie universelle.
Attendre devient apprendre à patienter avec chacun et personne en particulier, ouverture et disponibilité à l’inconnu, curiosité intemporelle pour là où nous sommes. Il n’y a plus d’ennui ni de désir de se trouver particulièrement ailleurs. Tout est apprécié tel quel, avec les couleurs du moment et leur coup de sifflet.

Bien que, par nature, les choses nous échappent, tel un courant qui ne cesse de s’écouler sans jamais se laisser saisir, nous pouvons exercer un regard plus aigu sur nous-même et la nature de la réalité, des phénomènes. Un regard qui intègre la totale disponibilité à l’inattendu.
La découverte d’une présence dégagée et lucide peut nous ouvrir à cet autre royaume, plus profond, plus poétique et plus sensible que la surface dans laquelle nous nous contentons de survivre habituellement.

Lorsque j’ai commencé à pratiquer la méditation, tels des piranhas se jetteraient sur un bœuf tombé à l’eau, les morsures de l’attente m’ont de toutes parts assaillie . En même temps, je réalisais qu’il était possible de s’abandonner sans danger à tous ces fantômes affamés, créations de mon esprit, réclamant leurs dus. Finalement les monstres me montraient comment grignoter mes attaches pour devenir un poisson sans conscience de soi nageant sans entrave dans son élément. Aux peurs succédaient alors de fluides sensations de plus en plus légères qui changeaient la nature de mes perceptions.
j’ai commencé à me rendre compte qu’il était possible de mourir, de révoquer sa relation au temps,  de jouir de l’inattente, de plonger dans le courant.
Asseoir sur le coussin l’agitation décomposée de sa structure égotique tellement tendue, les résistances vaincues, soulage et libère de belles énergies créatrices.
Autant le concept de non attente me paraissait source de bien des incompréhensions, autant mes fesses sur le coussin comprenaient immédiatement l’impatience, le désir d’être ailleurs, la sensation d’être obstruée, tout au fond. De là à la reconnaissance de la souffrance et de ses causes, il n’y avait qu’un pas à franchir ou qu’une bulle à dissoudre.
Bien sûr, les blessures de l’enfance ont pu laisser des traces. Bien sûr il peut être utile de les examiner par ailleurs. Voir et reconnaître reste l’acte premier qui éveille l’intelligence de la pleine acceptation. Accueillir pleinement ce qui fait surface dans le courant de la vie, ne plus avoir peur de ses souffrances, de ses blessures, de ses monstres. Les voir avec intérêt comme ce qui nous montre et nous révèle des trésors cachés de nous-même dont nous aurions tort de nous priver. Voyant les nôtres, nous verrons ceux des autres avec plus d’intérêt et d’empathie.

Cette attitude de disponibilité lucide à l’inattendu ouvre une plage intérieure de clarté où tous les détails de la réalité peuvent se faire jour, être appréciés pour ce qu’ils sont, au-delà de nos tendances à la discrimination.

En me mettant sur le coussin, je lâchais le temps, ce qui paradoxalement pouvait devenir angoissant.
Traverser cette angoisse révélait que rien n’arrive jamais tel qu’on l’attend, que tout apparaît dans un flux, un espace où l’inattendu a sa place, que nous sommes nous-même cet inattendu que nous n’attendions plus, tellement sûr de nous connaître. Alors lâchons du lest pour nous élever à l’horizon du présent et converser avec la vie.

Danser avec le Chaos, Jean-François Vézina – Ed. de l’homme

«  Contrairement à ce qu’on m’a fait croire jusqu’ici, quelque chose me dit que vivre, ce n’est pas qu’attendre ou rechercher le confort et le bonheur à tout prix. C’est aussi faire face aux vents contraires, se frotter et se heurter à tout ce qu’on rencontre ».
Danser avec le chaos, Jean-françois Vézina

« Si nous bâtissions la maison du bonheur, la plus grande pièce serait la salle d’attente » Jules Renard

Ce thème de l’attente me tient à cœur, merci à Elodie qui m’a offert cet été, en le cachant dans ma tablette ce livre, oh surprise ! Danser avec le chaos, voilà un titre qui me plaît bien et un heureux inattendu qui a fait écho.

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. pirot dit :

    Tout cela, je n’ose pas le dire (l’écrire) à un ami détenu. Il attend en préventive sa date de jugement, le jour où le marteau va taper et décider de sa vie. Comment lui dire qu’il peut arrêter d’attendre et « jouir de l’inattendu » là où il est ?
    Il me parle sans cesse de patience, c’est son difficile combat, garder la patience… Je ne sais quoi lui répondre.
    Nathalie

    1. plumesioux dit :

      Bonjour Nathalie,
      Je ne connais pas l’ensemble du contexte ni de l’histoire de votre ami donc il n’est pas facile de répondre à votre question.
      En partie nous pouvons dire que selon les situations, c’est bien sûr un exercice difficile que d’être présent sans rien attendre, car il implique un changement de vision qui est le fruit souvent d’un cheminement intérieur. Le comprendre est une chose, l’appliquer en est une autre. »Jouir de l’inattendu » serait déplacé pour lui en tant qu’expression dans ce contexte, quoiqu’un choc peut parfois s’avérer salutaire, ce n’est jamais exclu, qui sait comment la vie va s’y prendre pour nous faire comprendre? de façon plus pragmatique,la première étape est déjà d’examiner ce qu’il vit intérieurement et d’accueillir toutes ces sensations douloureuses liées à l’attente d’une décision dont dépend son futur proche.
      La prison est un lieu où la méditation a sa place. En attendant pourquoi ne pas lui enregistrer des passages inspirants que vous aimez? des phrases qui apaisent l’âme, aident à réfléchir à comment prendre de nouvelles directions dans sa vie. Ou lui offrir un livre, ceux de Péma Chödron sont très clairs et peuvent devenir des amis en ces moments difficiles.
      Bien cordialement, wangmo

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