Se regarder en face par Chögyam Trungpa

Voici un extrait de Sourire à la peur, en résonance avec la voie du guerrier, chevalier ou héros, comme nous appelons aussi pendant les ateliers la vaillance à l’ouverture, le courage de travailler avec ses propres névroses.

Notre sujet, c’est l’art du guerrier. Malheureusement, beaucoup d’approches spirituelles et religieuses sont imprégnées de couardise – quand on a peur de se voir soi-même, la spiritualité et la religion peuvent être une façon de prétendre se regarder sans se voir réellement. Ainsi, seuls ceux qui ont envie d’entendre la vérité (que les bouddhistes appellent dharma), ceux qui veulent se connaître eux-mêmes et ceux qui souhaitent pratiquer la méditation sont fondamentalement des guerriers, prêts à se regarder en face, à explorer et à se réveiller.
Le mot « guerrier » est ici une traduction du mot tibétain pawo – de pa, « brave », et wo, « personne ». Il ne faut donc pas l’entendre dans son acception courante d’homme de guerre. Dans cet ouvrage, l’art du guerrier, c’est de surmonter la couardise et le sentiment d’être blessé. Si on se sent fondamentalement blessé, on aura peut-être peur que quelqu’un veuille faire ds points de suture pour guérir la blessure. ou bien on a peut-être déjà des points de suture qu’on n’ose pas faire enlever. L’approche guerrière, c’est de regarder en face toutes ces situations de peur ou de couardise. Le but général de l’art du guerrier, c’est d’être sans peur. Par contre, le terrain de l’art du guerrier, c’est la peur elle-même. Pour être sans peur, il faut commencer par découvrir ce qu’est la peur.

La peur, c’est la nervosité, l’anxiété; c’est le sentiment d’être inadéquat, incapable de relever les défis quotidiens. la peur, c’est quand la vie nous accable. Les gens prennent des tranquillisants ou pratiquent le yoga pour réprimer leurs peurs, mais ils se contentent de surnager dans la vie. Ils ont recours à toutes sortes d’astuces et de gadgets pour tenter d’oublier la peur, comme s’il suffisait de penser à autre chose pour que cela passe. Comme s’il suffisait de sortir prendre un café ou d’aller flâner dans un centre commercial pour chasser la peur.
Quelle est l’origine de la peur? Elle vient de la confusion fondamentale. Et cette confusion fondamentale, d’où provient-elle? D’une incapacité à synchroniser le corps et l’esprit. Dans la pratique de la méditation, il est impossible de synchroniser le corps et l’esprit si on est mal assis sur son coussin. On n’arrive pas à connaître sa place et on ne sent pas sa posture. Cela s’applique aussi au reste de la vie. Si on n’a pas l’impression d’avoir une assise dans le monde ou d’y être correctement installé, on est incapable d’établir un lien avec son expérience ou avec le reste du monde.

Le problème commence ainsi bien simplement. Quand le corps et l’esprit sont désynchronisés, on a l’impression d’être une caricature de soi-même, presque une sorte d’idiot fondamental ou même de clown. Dans cette situation, il est bien difficile d’établir un contact avec le reste du monde.
Il s’agit là d’une version simplifiée de ce qu’on appelle la « mentalité du soleil couchant », dont les tenant ont complètement perdu la trace de l’harmonie fondamentale qui fait un être humain. Le soleil se couche déjà sur votre monde et vous ne pouvez pas vous élever au-dessus de l’obscurité. Vous ne voyez que misère, nuages, chaos, dérive. Pour compenser, vous pourriez aller dans un cachot bien sombre pour vous y soûler. Cela s’appelle une boîte de nuit. On y danse comme un singe ivre qui a oublié depuis longtemps les bananes et la jungle. il festoie en buvant de la mauvaise bière, en frétillant et en remuant la queue. En soi, il n’y a rien de mal à danser, mais ici, c’est une manière d’échapper à la peur ou de l’éviter. C’est bien triste. tel est le soleil couchant. C’est un cul-de-sac, une impasse.

Lancelot au pont de l'épée - acrylique sur toile de Didier Graffet
Lancelot au pont de l’épée – acrylique sur toile de Didier Graffet

Par contre, le Soleil du Grand-Est, c’est le soleil pleinement levé dans votre vie, celui qui réveille. Le soleil de la dignité humaine. Il est grand parce qu’il représente la dignité et les qualités d’ouverture et de douceur. Vous sentez que votre posture et votre place dans le monde sont pleines d’inspiration, et c’est ce qui s’appelle avoir la tête bien plantée sur les épaules. Il est à l’est, parce que vous souriez. L’est, c’est l’idée de l’aube. La première chose que vous faites le matin en regardant dehors, c’est voir la lumière qui vient de l’est. L’est, c’est le sourire que vous avez au réveil. le soleil est sur le point de se lever. l’air frais arrive avec l’aube. Donc le soleil est à l’est et il est grand.
Il s’agit du soleil qui rayonne pleinement dans le ciel vers dix heures du matin. C’est tout le contraire de l’image du singe soûl dansant à minuit dans des repaires faiblement éclairés. C’est un incroyable contraste, tellement extraordinaire! la vision du Soleil du Grand Est inspire et réveille, elle est fraîche et précise.

Parmi les nombreux obstacles au courage sont les habitudes qui entretiennent les illusions. D’ordinaire, on ne se permet pas de faire pleinement l’expérience de soi-même. Autrement dit, on a peur de se regarder en face. Bien des gens sont embarrassés par l’idée de ressentir l’essence la plus intime de leur existence. Beaucoup cherchent une voie spirituelle dans laquelle ils n’auraient pas besoin de se regarder en face pour se libérer (pour se libérer d’eux-même en fait). En réalité, c’est tout à fait impossible.

On ne peut faire cela. L’honnêteté envers soi-même est indispensable. On doit voir les tripes, la vraie merde, les parties les moins désirables. Il faut les regarder. C’est le fondement de l’art du guerrier, la base d’où il peut s’élancer pour conquérir la peur. Il faut regarder sa peur en face, l’examiner, l’étudier, travailler avec elle, pratiquer la méditation avec elle.

se regarder en face – Chögyam Trungpa – Sourire à la peur – Editions le Jour

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4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. penard pierre dit :

    Le couard qui se prend pour un guerrier du soleil levant
    Tout à fait moi ça…

    Au bord du précipice peur
    L’épée du courage me sert de passerelle

    Graffet m’a agrafé un reflet que je n’assume pas du tout
    pitoyable couard que je suis…

  2. faure marie-thérèse dit :

    Merci pour ce résumé.
    Eh oui! cette peur qui me colle à la peau,qui ne me lâche pas les baskets.
    Je la fuis,je l’esquive en faisant les boutiques du centre commercial…

  3. nathpirot dit :

    Oui, poser mes fesses sur le coussin, c’est danser avec ma peur.
    Ahrr ! Ma peur… plutôt La peur devrais-je dire !
    Oui fais attention à ne pas t’identifier à elle, à broder autour d’elle. C’est tellement tentant ! Plein, plein d’histoires à broder…
    Vois si tu arrives à danser avec elle.
    Et si, oui. Comment danses-tu avec elle, Es tu collée ? distante ? Le regard fuyant ou droit dans les yeux ? Des sueurs froides ? Un peu de chaleur ?
    Elle est là alors vas-y ! Danse !

    1. penard pierre dit :

      je danse toujours avec elle,la Peur
      incapable de mettre un pied devant l’autre
      une simple démarche administrative,quelques documents de rien du tout à réunir
      et me voici désintégré,liquéfié de peur
      une habitude de l’esprit cependant redoutable comme une lame de fond
      un voyage sans fin dans les bas fonds de la psyché
      avec des fantômes ivres de méchanceté et bêtise qui m’ont bouffé le cordon ombilical jusqu’aux tripes.
      alors je danse une danse pathologique avec un corps dépourvu de centre de gravité,une peur elliptique
      maman dinosaure a consenti depuis quelques trente mille ans à ce que je m’assoie
      sur le coussin
      parole de fou

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