Les douze visages de l’amour

Résonance du conte : les douze chasseurs des frères Grimm

Lors du dernier week-end à Saint-Martin, nous avons évoqué l’amour et ses différents visages. J’avais fait référence à ce conte de Grimm : les douze chasseurs. Je vous en propose la résonance, tout au moins une clé d’entrée en relation avec l’amour mis à nu.

IMG_0893L’histoire commence justement par une histoire d’amour naissante : il était une fois un fils de roi qui avait une fiancée et qui l’aimait beaucoup. Malheureusement, le père de ce fils se trouve à l’article de la mort. Le prince doit donc rentré rapidement au chevet de son père qui, sur son lit de mort, lui fait promettre d’épouser, non pas la fiancée que lui a choisi mais une princesse d’un autre royaume. Entre en scène alors une puissance, aussi forte et terrible que l’amour : la mort. Tout va très vite, le fils promet au père, sans avoir le temps d’expliquer, de dire son autre choix. Il obéit, la mort scelle la puissance d’un destin contrarié, d’un élan interrompu : la parole non dite sera alors enfouie au fond de la mémoire entraînant avec elle l’amnésie du prince, de son histoire avec celle qu’il avait initialement choisie.

Le jeune fils devient roi, passé le temps du deuil, il se voit obligé de respecter sa promesse. Il demande donc en mariage la princesse désignée par son père. Pendant ce temps, la première fiancée apprend la nouvelle. Elle se sent trahie, son rêve est brisé, tellement qu’elle songe à mourir. La merveilleuse promesse d’accomplissement de son amour s’est envolée, lui ôtant toute envie de vivre, elle perd le sommeil, l’appétit. Tout s’effondre. Elle appelle la mort de tout son être, comme délivrance de cette insoutenable blessure. L’amour lui manque, elle en vient elle-même à manquer à l’amour, à vouloir l’oublier, et pour cela veut se détruire. Le coeur brisé ne peut faire face à la mise à nu de sa propre vulnérabilité. Etre ainsi coupé violemment de l’amour est une détresse profonde. Elle se sentait aimée, on peut imaginer, en résonance avec notre propre histoire, comment cela décuplait ses forces, la rendait belle, lui ouvrant l’horizon sur le monde qui tenait alors la promesse de sa magie, de son enchantement naturel. Car l’ouverture à laquelle nous ouvre l’amour est amour même, la présence en laquelle tout devient possible, la présence qui brûle toute construction égotique inutile et met notre coeur à nu. Pour comprendre l’ampleur de cette approche de l’amour il est nécessaire de voir comment, dans nos représentations actuelles,  nous en sommes venus à abîmer l’amour, comment nous avons perdu son sens sacré et divin, jusqu’à ne plus le voir que comme pulsion corporelle, ou comme la névrose de deux consciences irrémédiablement isolées, vouées en permanence à la lutte, à l’incompréhension, à la dépréciation mutuelle. L’amour est devenu suspect, ridiculisé, réduit la plupart du temps à faire la vitrine de niaiseries commerciales. Malade de la séparation des consciences, de la dualité des sujets vivant clos sur eux-mêmes, l’amour est rejeté. Alors que tous nous aspirons à vivre pleinement dans cette dimension de notre être, la plus haute et la plus vraie. Comment alors espérer comprendre l’amour inconditionnel, la dimension d’ouverture et de plénitude au sein de laquelle chaque être vivant et sentant est amené à s’accomplir?

IMG_0888La plupart du temps nous pensons manquer d’amour, c’est la première réaction mais en fait c’est nous qui manquons à l’amour, à sa dimension divine et sacrée comme précédant toute fermeture. Blessé, nous le rejetons et l’oublions jusqu’à vouloir fermer à tout jamais la porte de notre coeur. Et pour cela, nous renforçons la coupure d’avec notre expérience, d’avec ce qui nous rend sensible, fragile et vulnérable, signe non pas de notre faiblesse comme nous le croyons mais au contraire de notre noblesse. Or l’amour est un champ plus vaste que le carré de nos croyances. Il n’est pas l’affliction réductrice d’un combat perdu d’avance entre deux sujets clos : moi et autrui, ou encore le chantage d’un rapport de force à l’autre pour s’imposer. Il est, dans sa nature, ce qui nous dépasse et par conséquent fait peur. Il est ce qui peut tout retourner, tout chambouler, il est la puissance de métamorphose là où tout semblait impossible.

Lorsque la jeune fille, dans sa détresse, dit à son père qu’elle veut mourir alors celui-ci dans sa sagesse profonde lui pose cette question essentielle : que tu veuilles mourir je le comprends, à cause de ce qu’est devenu ton amour, tu souhaites la mort. Mais l’amour en toi que cherche-t-il? L’amour en toi que poursuit-il? Quel est l’appel de l’amour en toi?

Par ces questions, le roi révèle à sa fille la véritable dimension de l’amour que sa blessure lui avait fait oublier. Soudain, ce questionnement l’oblige à regarder en profondeur, directement, en face, à interroger ce coeur d’où jaillit la vie. Oui l’amour en nous, que veut-il? A quoi nous appelle-t-il?

La réponse vient en la princesse, émerge de l’amour même : l’amour est inspiré, il est connaissant et non pas décision aveugle. L’amour véritable veut vivre le mouvement de don qu’il est, au-delà des blessures d’amour-propre. Amour est une présence de mise à nu, comme celle de la lune croissante, pleine, entière et brillante, tombant dans notre coeur.

IMG_0907Ainsi la jeune fille, inspirée, aiguillonnée par cet élan d’Amour, tout à l’Amour ample et infini de son coeur trouve la réponse : elle demande onze répliques d’elle-même, que l’amour se démultiplie, manifeste sa plénitude en douze visages d’elle-même, elle sera elle-même le douzième, sous l’aspect de douze chasseurs qui accompagneront le roi partout où il va. Que veut l’amour? il veut être près de l’aimé, aimer c’est être là, même si tu ne me vois pas, tu ne me reconnais pas. Si près, si proche, que tu risques de ne pas me remarquer. Ainsi ce n’est pas Amour qui est aveugle mais nous qui sommes aveugle à sa présence. A la fois présent et discret, dans le fondu d’un quotidien on ne peut plus banal, cet amour n’est pas un besoin manipulateur d’accaparer l’autre ou de se servir de lui pour nous rassurer. Il aspire simplement à être ce qu’il est : présence vide et pleine à la fois, mouvement de total désintéressement, de don absolu. Cette présence là provoquera, à l’insu de la princesse, dans le champ des forces en synergie, des accélérations telles que le dénouement en pourra être que la reconnaissance de ce véritable amour, qui délivrera le jeune roi de la promesse qu’il avait faite à son père sur son lit de mort. Alors le roi pourra reconnaître qu’il a devant lui sa reine, c’est-à-dire qu’il pourra s’éveiller en lui-même à l’amour auquel il avait renoncé, retrouver la mémoire de ce qu’il avait toujours su. Sa parole pourra enfin être délivrée, tu es mienne et je suis tien : ton amour dans son rayonnement me révèle à moi-même, en ta présence ce que je suis véritablement peut se montrer enfin et non plus se dissimuler, en t’aimant je délivre l’amour qui a toujours été en moi, au-delà de moi. Cette reconnaissance en forme de réminiscence est libératrice. Car aimer c’est le pouvoir d’être ce que nous sommes en propre, en la présence d’un autre qui nous reconnaît, nous révèle et nous accueille sans réserve. Pour cela, nous devons retrouver l’amour en nous au-delà des mesquineries habituelles, des peurs de ce qui est ample et noble, aller à contre-courant des idées toutes faites, d’une société dépressive, en total manque de l’essentiel.

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3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. penard pierre dit :

    rentrer maison
    dit le petit itti
    ha mystère
    le petit itti pointe le doigt vers la lune
    ha mystère
    l’amour est dans la lune
    ha mystère
    âme austère dans le caniveau
    la lune se reflète dans le caniveau ruisselant
    ha mystère
    âme austère

    1. Klein Marie-Claude dit :

      Pierre ton poème me touche c’est très beau, en voici un autre sur le même thème:

      une âme austère qui aspire au ha mystère,
      oh! joie la lune éclaire
      une âme pleine qui sans mystère,laissant sa peine
      jouit du ha mystère

  2. penard pierre dit :

    un grand merci à toi Marie-Claude,et ton poème en retour est très lumineux

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