l’odyssée de Pi

Dernièrement j’ai regardé le film d’Ang Lee, l‘Odyssée de Pi. Bonheur visuel de se plonger dans la douceur de l’Inde, pas si douce sous certains aspects.

L’Inde n’est que le point de départ de l’histoire. Comme le titre l’indique, il s’agit d’une odyssée. Le mot est connu, déjà entendu, dans l’Illiade et l’Odyssée, par exemple, le poème épique d’Homère. Dans l’odyssée, Homère retrace les aventures mouvementées et les périples d’Ulysse. Comme Ulysse, PI, le héros du film, va se retrouver sur la mer, lieu d’un voyage rendu périlleux par le courroux d’on ne sait quel dieu ici, est-ce Poséidon ou Vishnou? Pi, dans sa réceptivité acquiesce à toutes les religions, il est à la fois hindouiste, chrétien, musulman, juif, et pourquoi pas adepte de la mythologie grecque. Il n’y verrait certainement aucun inconvénient. Tout comme Ulysse, et pour des raisons différentes, Pi porte en lui une belle énergie, celle de la colère, dont il ne connaît que peu d’aspects. Sa sensibilité est pétrie de croyances qui n’ont pas encore été mises à l’épreuve de la vie. Celles-ci pourraient s’avérer dangereuses dans certaines circonstances. Un peu comme le cadet ou le simplet des contes dont l’innocence et la simplicité sont certes le gage d’une ouverture de cœur au monde mais dont la contrepartie est une trop grande naïveté qui prédispose à être la proie des grands prédateurs qui hantent les lieux et attendent patiemment d’avaler leur proie. Comme Ulysse, Pi utilise sa ruse et son intelligence. Lorsqu’à l’école, les moqueries fusent sur son nom et deviennent insoutenables, il sait alors renverser la situation. Jeune homme, il lui faudra quitter sa Pénélope qui promet de l’attendre, va-t-elle tisser une broderie qu’elle défera chaque nuit pour éloigner les prétendants? l’histoire ne le dit pas mais on peut s’amuser à pousser les rapprochements entre nos deux héros si cela nous chante et nous enchante.

Revenons vers Pi. Voilà l’étape du départ, où pressée par des circonstances adverses, toute la famille embarque avec les cages de leurs animaux, ils ont un zoo à déménager, pour faire route vers d’autres cieux. Il y a aussi un équipage, notamment un cuisinier fort mal aimable qui prend la mouche lorsqu’on lui demande un repas végétarien. Dans la famille de Pi, on ne mange pas les animaux. De fait, sur ce bateau, on ne sait pas très bien qui sont les vrais fauves? On les devine, et cela se confirmera plus tard, déguisés en cuisinier comme le loup dans la chemise de nuit de la mère-grand. En pleine nuit lorsque la tempête se déchaîne, Pi ne peut résister à la beauté des éléments, à l’appel du dieu foudre. Il va sur le pont pour assister à l’orage grandiose qui fait feu de tout bois, pulvérisant des trombes d’eau et des éclairs de tous côtés. Pi exulte, il devient la tempête elle-même, l’énergie formidable des éléments le délivre de ses frilosités, l’exalte d’une puissante ivresse. Et puis le bateau commence à se fendre, à couler, les animaux sortis des cages courent à l’aveuglette. Pi veut aller secourir sa famille, ses parents et son frère Ravi restés dans leur cabine mais il est empêché par l’eau qui monte à toute allure. Alors tout se précipite. L’équipage met des canots de sauvetage à la mer. Il faut faire vite. Pi est poussé dans une embarcation, un zèbre y tombe, la folie de la mer avec son vacarme assourdissant emporte chacun vers sa destinée. Il y aura d’autres moments où le Dieu Foudre reviendra jouer son rôle initiatique. Pour l’heure, au petit matin, lorsque PI se réveille dans le canot, il n’y a plus de bateau à l’horizon, tout a disparu, tous sont probablement morts. Pi en ressent une grande détresse, une énorme culpabilité de n’avoir pu sauver les siens. Dans la frêle embarcation sur l’immensité de cette océan foisonnant lui-même de prédateurs, il y a un zèbre, tout apeuré, réfugié à un bout du canot. Sur les flots une guenon a réussi à survivre et se hisse à bord. Une hyène, cachée sous une bâche, à l’opposé du zèbre, fait de ricanantes et menaçantes apparitions. Poussée par la faim, elle tente d’agresser le zèbre et la guenon. Pi aime les animaux.

Un jour, encore enfant, il a voulu s’approcher du nouveau tigre du zoo,  un petit morceau de viande entre les doigts. Le tigre est apparu au bout du couloir de son enclos, s’est avancé avec cette majesté qu’un ralenti de caméra appuyé a magnifié. Le frère de Pi a pris peur, il est allé chercher ses parents. Le père de Pi l’a brusquement arraché de devant la cage avant que le tigre ne fasse ses derniers pas. Son père est très fâché, il le prévient : le tigre est dangereux, ce n’est pas ton ami, ce que tu vois dans ses yeux n’est que ce que tu projettes de ton propre regard. Pi pense qu’il y a un peu de Pi dans le tigre mais le tigre pense-t-il qu’il y a un peu de lui en Pi? Pour que Pi n’oublie jamais son avertissement, son père décide d’illustrer son propos sur le champ. Il fait venir une jolie chèvre qu’on attache à la cage du tigre. Celui ci sort de sa tanière, arrive à nouveau avec lenteur et détermination, il dévore la chèvre en un clin d’oeil. Cet événement marquera Pi et l’aidera dans son odyssée.

Pour l’instant, sur ce frêle esquif de survie, Pi essaie par quelques « non » de dissuader l’agressivité de la hyène mais sans succès. Elle tuera le zèbre puis la guenon. A ce moment précis où la hyène s’en prend au singe, le tigre surgira et dévorera avec férocité la hyène. Ce moment où le tigre surgit est celui où l’odyssée intérieure et extérieure se confondent irrémédiablement. Ce film est une remarquable métaphore d’une odyssée intérieure et initiatique.  Ce pourrait être la nôtre aussi, lorsque notre tigre intérieur surgit, que faire? Toute la relation entre Pi et le tigre consistera à apprivoiser sa propre férocité qui peut, à la faveur de circonstances terribles, vouloir prendre le dessus.

Comment apprivoiser le tigre, ne pas se laisser dévorer par lui? Bien sûr il ne s’agit pas seulement de ne pas être mangé par un vrai tigre mais surtout de ne pas se laisser posséder par sa propre sauvagerie. Le tigre est fascinant de beauté mais il est dangereux, ne jamais l’oublier. L’énergie du courroux est puissante mais être possédé par elle nous déshumanise. Ainsi Pi devra apprivoiser, par la cohabitation nécessaire avec le tigre de chair et d’os, ce tigre intérieur qui une fois toutes les épreuves traversées, je ne vous en dit pas plus, regardez le film, repartira dans son milieu naturel, sans même se retourner vers Pi. Celui-ci en est déçu, il pensait en avoir fait un frère. Mais un tigre reste un tigre malgré tout. Le tigre n’est pas romantique. Son enseignement est profond et inoubliable. En l’affrontant, Pi a dû faire sortir de lui sa propre rage et voir qu’elle pouvait avoir une utilité. Sans Richard Paxter (c’est le nom du tigre, vous découvrirez pourquoi), Pi n’aurait pu rester éveillé, n’aurait pu même rester en vie. Mais il a dû aussi apprendre à respecter la nature sauvage du tigre pour ne pas se laisser dévorer par lui. La fin nous dévoile une autre histoire, alors laquelle est la vraie? justement, nous rappelant que les histoires sont des mensonges où des vérités plus profondes se cachent, chacun doit découvrir cette perplexité à laquelle la fin du film le confronte. Laquelle préférez-vous demande Pi à son interlocuteur qui hésitant finit par déclarer la première version. Quand du singulier on extrait l’universel, une expérience de sagesse à raconter n’est jamais loin.

Mes propos sont basés sur le film et non sur le livre que je n’ai pas lu dont il est inspiré.

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