Quelle est la place du corps dans la méditation?

Il est possible de répondre de différentes façons à cette question. J’ai choisi de le faire à travers la compréhension des cinq agrégats.

source : Alejandro Maestre
source : Alejandro Maestre

L’enseignement du bouddha décrit un processus, celui où nous percevons les objets en fonction de nos conditionnements passés. Tous les états mentaux sont le fruit de conditionnements. Tous les événements ont besoin de certaines conditions pour émerger. Toute chose dépend d’autres choses. L’enseignement des origines conditionnées est à la base de tous les enseignements du bouddha. En changeant les causes et conditions, nous pouvons changer le champ des possibles. Ce processus s’exprime à travers ce que l’on appelle les cinq constituants de l’individualité, les cinq skandha en sanscrit. Parler de ce processus est montrer ce qui se déroule dans notre façon d’être au monde. Le décrire est donner la possibilité, au-delà des mots qui semblent compliqués, de reconnaître une expérience somme toute familière. Tout entraînement est une façon d’entrer en familiarité avec un processus pour en saisir les possibilités d’évolution, de transformation.

source : Alejandro Maestre
source : Alejandro Maestre

Le premier skandha est rupa, la forme. La forme désigne tout ce avec quoi nous entrons en contact par les sens et qui exerce une fascination, une puissance sur nous. Le corps, les facultés sensorielles, la matérialité du monde, en quelque sorte tout ce qui nous renvoie à notre propre image et donc exerce une réelle emprise sur nous. Travailler avec rupa est réaliser que nous avons tendance à tout ramener à soi, à être dans l’auto-référence permanente. S’entraîner avec rupa est lâcher l’auto-référence absolue pour laisser place à une vision qui est ouverture à la situation telle qu’elle se présente non telle que je risque de l’interpréter en fonction de conditionnements limités.

Car l’auto-référence se maintient avec le deuxième skandha, vedana, qui est la tendance immédiate à réagir au contact des sens. C’est la sensation réactive comme réponse instantanée et viscérale. Attraction, répulsion, confusion ont déjà dégainé avant même que nous ayons perçu que nous avions réagi. A moins d’être sur nos gardes, cette réactivité renforce le processus d’auto-référence absolue selon lequel nous jugeons les choses en fonction de ce qu’elles signifient pour nous. Ce « pour nous » est en lien avec nos vieux schémas, nos habitudes mentales, nos conditionnements. Transformer ce niveau de sensation-réaction est percevoir que derrière nos motivations conscientes nous pouvons avoir des réactions viscérales sur lesquelles nous n’avons pas de prise mais qui seront perçues. Par exemple, au contact d’une personne malade, nous pouvons avoir une motivation sincère d’aller vers l’autre, et ressentir une répulsion. Réfléchissez à une situation où vous avez déjà éprouvé et remarqué cela.

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source : Alejandro Maestre

Évidemment, la plupart du temps, montrer une réaction n’a rien en soi de nuisible, c’est même fondamental si l’on veut aller à la rencontre d’autrui. Mais la réactivité de vedana fait référence à l’egocentrage, qui peut être totalement inapproprié dans une situation réelle. La sensation-réaction est très difficile à contrôler car elle est non verbale et précède la réponse intentionnelle. Ce niveau est très précieux car il donne de nombreuses informations sur nos motivations réelles. Apprendre à être attentif à ces signes anodins sur lesquels nous zappons habituellement peut avoir d’heureuses conséquences, comme éviter que les émotions se déchaînent dans des conflits sans fin. Cette réactivité viscérale prend sa source dans le corps. Nous pouvons en prendre conscience en prêtant attention aux détails du processus instant après instant. Pour désamorcer un scénario répétitif, ou dans un travail thérapeutique, nous procédons de la même façon : se remémorer la situation qui pose problème en prêtant attention à chaque détail du processus instant après instant et plus particulièrement à la réponse du corps à la situation. En observant ainsi ce qui se passe, on peut se rendre compte à quel point on auto-référence des choses qui, en réalité, n’ont pas grand chose à avoir avec soi.

source : Alejandro Maestre
source : Alejandro Maestre

Vedana est une réaction réflexe. Nous pouvons nous rappeler « ceci n’est pas moi, ceci n’est pas à moi, je ne suis pas ceci » non pour être dans le déni ou l’indifférence mais pour mieux observer le processus à l’oeuvre sans nous y identifier systématiquement. Ce qui nous permet d’embrasser une vision plus large, plus sensitive, à l’instant, en restant ouvert aux réponses qui seraient de fait plus adéquates à la situation. Mieux se connaître dans sa chair. La méditation est une expérience vivante d’attention au processus qui se déroule à chaque instant en nous et qui bien sûr passe par le corps, les sens et leur contact. Ce lien au corps est au coeur de nombreuses disciplines traditionnelles. On peut accentuer, selon nos sensibilités, ce travail de relation et de présence au corps-esprit. Respiration, attention aux sensations, gestes sont des moyens efficaces de synchroniser le corps et l’esprit. Cette synchronisation donne une sensation de bien-être. Nous pouvons la goûter mais il serait illusoire de s’y attacher ou de la rechercher. D’ailleurs tout travail véritable avec le corps est une façon de lâcher l’intention et l’effort que fournit l’ego-corps sans s’en rendre compte. Nous pouvons apprendre à nous mettre à l’écoute des informations que nous donne le corps, encore que tout dépend, vous l’avez compris de qui écoute: la partie de nous même qui veut valider son fonctionnement obsessionnel auto-référent ou celle qui développe la capacité à laisser être sans chercher à modifier ce qui apparaît?

Entrer en amitié avec les informations du corps à l’instant avive l’attention et nous pouvons mettre en oeuvre des perceptions plus subtiles de ce que nous appelons « corps ». Il y a le corps grossier, le corps énergétique, subtil, des niveaux de perception changent la relation et la vision que nous avions peut-être d’une masse encombrante et inhabile. Nous accueillons notre corps avec la bienveillance qu’il mérite.

source : Alejandro Maestre
source : Alejandro Maestre

L’étape suivante dans ce processus est appelée samjna, la connaissance qui s’élève de quelque chose d’autre. Après la réaction immédiate, des associations, des images se forment dans notre esprit. Nous sommes pris dans des champs d’associations et d’images mentales. nous agissons alors en fonction de vieux modèles. Si la réactivité est soudaine et viscérale, cet aspect de l’expérience est, lui, plus lent. Il s’échafaude en ramenant sur le devant de la scène nos attentes, nos habitudes, nos schémas de comportement. On pourrait dire que l’on est en pilotage automatique, c’est-à-dire que nous n’avons pas le choix des réponses mais sommes pris dans des attitudes automatiques qui se déclenchent et nous agissent. Nos actions ne sont pas pleinement sous le contrôle de notre conscience car notre vision du monde est déformée.

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source : Matt Wisniewski

Agissant, nous laissons des traces. C’est le niveau suivant, celui des samskara. Les structures mentales résultent des traces que laissent nos actions, ces traces à leur tour renforcent des structures mentales parfois profondément ancrées. De même qu’il est facile d’emprunter un chemin déjà tout tracé, il est facile de retomber dans les même travers. Les traces anciennes toujours présentes sont susceptibles d’être réempruntées à tout moment. Lorsque nous vivons des situations difficiles, ou que nous paniquons, il est facile de retomber dans des comportements destructeurs ou de dépendance par exemple même si nous avions réussi à calmer le jeu. Ruminations, ressassements, toutes ces pensées sont des actions et ont un effet conditionnant. L’attitude adéquate est de tracer de nouvelles pistes en agissant différemment. Le corps et l’esprit sont reliés, penser à quelque chose implique une réponse du corps qui laisse des traces dans nos samskara. La psychologie bouddhiste est centrée sur l’action : ce que nous faisons crée les conditions des actions futures. Les actions conditionnent l’esprit. On ne peut être apaisé en exprimant sans cesse notre colère ni être heureux en pensant continuellement à ce qui pose problème.

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Source : Matt Wisniewski

Enfin le cinquième élément du processus est vijnana, la mentalité centrée sur le soi. C’est l’état de conscience qui distingue soi et tout le reste et recherche la confirmation de son existence à tout prix, dans un auto-chérissement maladif et aveugle. La méditation nous rend présent et ouvert sans la tension du contrôle que génère la peur ou le sentiment de menace, ou en nous permettant d’en prendre simplement note. Dans cette ouverture enracinée et lucide, nos yeux, les yeux de notre esprit s’ouvrent sur le monde, les autres. Ainsi plutôt que d’être auto-référencé, autocentré sur l’absolu de soi, nous nous sentons participer d’un monde vivant avec lequel nous pouvons entrer en résonance. Dans cette résonance nous découvrons le corps du monde, et nous vivons « notre corps » différemment. A travers la méditation qui nous apprend à tout accueillir avec équité, nous vivons le corps non comme entité séparée mais comme une expérience qui se renouvelle. « Le corps » est l’expérience d’un processus élémentaire qui se déroule en permanence. Nous pouvons nous sentir enfermé dedans, y être maladivement attaché, nous pouvons saisir rupa, les formes ou au contraire, changer notre regard. Bien sûr il s’agit d’un entraînement. Bien des difficultés se présenteront sous formes d’incompréhensions ou de blocages, seule l’expérience directe peut nous encourager à découvrir de nouvelles possibilités d’exploration.

Bien que l’exposé de ces cinq constituants de l’individualité semblent linéaire, en réalité ce processus est circulaire et se déroule à tout instant. Comme toute carte, l’exposé n’est pas le territoire, juste un modèle qui nous aide à reconnaître le chemin à prendre.

Rappel : retraite de méditation du 1er au 5 mars prochain, à Ygrande.

zen13

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3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. catia dit :

    Un chemin d’attention qui sent bon l’horizon !

  2. pierre penard dit :

    Merci Lama Wangmo pour ce texte d’une profondeur éclairante lumineuse essentielle

  3. claudine chevalier dit :

    Qu’il est bon de te lire. J’ai l’impression de marcher sur une herbe de printemps perlée de rosée. Merci Wangmo.

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