Que ferait le Bouddha?

rodin-le-penseurLorsque j’étudiais la philosophie à l’université, il m’arrivait souvent de me demander dans mon quotidien comment Socrate ferait pour se sortir de telle ou telle situation où mon ignorance, ma naïveté et mes illusions m’avaient mise. Sa philosophie était-elle obsolète au café du matin, réduite aux écrits érudits de Platon, alors que le contexte de la plupart des dialogues semblaient si concrets, si humains? Je me posais le même genre de questions en regardant mes professeurs : la philosophie avait-elle déteinte en grains de sagesse cachées au fond de leur poche qu’ils sortaient à des moments inattendus de leur vie personnelle dont je ne savais rien? J’essayai de capter dans une remarque anodine, un regard, un geste, un indice concret de ce savoir précieux qui me serait alors transmis directement, transformant ma manière d’être habituelle en de nouvelles ressources face aux situations. Surtout cela éclairerait peut-être ce choix obscur que j’avais fait de la philosophie, comme un chemin de traverse incontournable pour apprendre à penser en aimant la sagesse, ce qui ne pouvait que m’améliorer dans la vie.

Je cherchais une transmission directe, une filiation éternelle qui passerait dans le sang, dans le coeur, et pas seulement par l’intellect. J’aimais la passion que dégageaient mes professeurs, chacun à leur manière, avec leur style bien à eux, du kantien au popperien. Une telle passion, me disais-je, devait être fondée sur une réponse aux questions existentielles  qu’ils avaient trouver et donnaient à leur être une dimension de profondeur au-delà des simples apparences. Il y avait sûrement un au-delà de l’enseignement de la philosophie qui était la réalisation de la philosophie elle-même, oui mais où? elle devait transformer l’être de l’intérieur, lui donner des clés ancestrales pour regarder le monde et surtout s’y confronter.

Notre_Dame___Le_Penseur_by_alucard82Socrate sortait des cours, habitait mon esprit. Le matin, je me brossais les dents avec lui à mes côtés alors qu’une buée interrogative traçait de mystérieux sillons dans le miroir réfléchissant. Les traditions de sagesse retenaient mon attention. Je lisais alors l’imitation de Jésus Christ que j’emportais partout dans mon sac à mains. j’aimais l’ouvrir aux endroits les plus inattendus et me laisser surprendre et suspendre dans l’intervalle heureux d’une phrase à méditer. Le monde était vivant ou il n’était pas. La sagesse était au coeur des choses ou elle n’était pas. Socrate marchait dans la rue ou alors tout cet effort ne servait à rien.

J’étais habitée par un amour de la sagesse concrète : comment vivre quand on se pose la question et que personne ne semble comprendre de quoi vous parlez ? Comment être heureux sans nuire aux autres quand on n’est pas d’accord avec les autres? Comment réussir sa vie quand on ne sait pas quoi faire ni dans quelle direction aller? Certes les livres donnent parfois des succédanés de réponses, moi je voulais voir la réponse incarnée là tout de suite, sous mes yeux, à mes côtés.

bouddha-penseurQue ferait Socrate? Que ferait Jésus? Que ferait Bouddha? les personnes qui nous inspirent sont nos petites mouches, celles qui nous cochent à rebondir, à changer de direction, à ne pas nous contenter du déjà fait, du déjà vu. Chacun a ses maîtres funambules qui l’aident à traverser la vie en lui montrant comment renaître de ses cendres.

Aujourd’hui après presque trente années de bouddha-dharma, cette question revient avec beaucoup d’actualité : que ferait le Bouddha? quels conseils nous donnerait-il pour affronter le monde actuel? Les difficultés à grande échelle, sur le plan social, écologique, économique, politique, de l’éducation, des relations, sont devenus l’affaire de tous.

Certes la pratique nous engage à nous transformer et à être la transformation que nous voulons voir advenir dans le monde. Le dharma du Bouddha n’est en aucun cas militant, partisan. Il s’agit plutôt de développer, en tant que pratiquants engagés dans la voie du bodhisattva, une conscience aiguë des souffrances du monde et non de fermer les yeux. Il est facile de fuir dans une pratique solipsiste et autarcique : « je » pratique, « je » me mets en retraite, laissez-moi m’éveiller tranquillement, n’altérez pas ma joie, ne dérangez pas mon bonheur.

Si nous développons l’attention, la lucidité, la bienveillance inconditionnelle, celles-ci doivent s’exercer au-delà des endroits spécifiques où nous méditons. Il est fréquent d’assimiler la pratique à des endroits, des centres, des lieux. Bien sûr il est nécessaire de s’entraîner à regarder son propre esprit et des endroits où nous pouvons nous y consacrer sont nécessaires pour un temps déterminé. Mais notre compréhension doit être plus vaste que juste nous : la pratique est partout, il n’y a pas de centre qui la privilégie, ou le centre est vous, là où vous êtes dans la mesure où vous regardez la douleur du monde qui vous entoure sans chercher à la dénier. Entre l’obsession de son bien-être spirituel et la vision nihiliste de la vacuité, l’empathie est coincée: « je » m’éveille d’abord, ensuite j’aiderai les autres et de toutes façons tout est vide alors rien n’a d’importance, rien n’existe, donc à quoi bon se fatiguer.

IMG_2132Que ferait le Bouddha? il nous rappellerait certainement que solidifier le monde est une méprise mais que le nier est plus stupide encore et engendre le poison de l’indifférence . Il nous rappellerait que nous sommes le monde, que nous ne sommes pas séparés des autres, que la forme est vide mais que le vide est forme.

Quel regard le Bouddha porterait sur le bouddhisme aujourd’hui? Le Bouddha comme Socrate ou Jésus n’ont rien écrit. Le Bouddha n’était pas bouddhiste. Il a certes inspiré par son exemple, le témoignage de son expérience et la découverte d’une compréhension profonde de la nature des choses, tout un courant porteur, qui a d’ailleurs pris des formes différentes selon les endroits, s’amalgamant toujours avec la culture et la spiritualité des lieux. Le bouddhisme que nous connaissons est-il celui du Bouddha? Certains se feraient presque la guerre pour prouver que leur dharma est le meilleur, le vrai, le seul, l’unique.

Qu’inspirerait le Bouddha? de se crêper le chignon sur des points de vue ou d’agir en regardant la souffrance autour de nous afin de la soulager ? Réalisons que nous vivons sur une terre grande comme un mouchoir de poche aux destins entremêlés. Comment ignorer les autres? Méfions nous de tous les -isme qui nous isolent, nous font devenir des ishtmes : egocentrisme, sexisme, racisme, la liste est longue qui renforce le sentiment illusoire de séparation.

IMG_2134Que ferait aujourd’hui le bouddha qui est en nous? car si nous ne pouvons demander au Bouddha en personne, nous pouvons réaliser que le Bouddha vit en notre compréhension élargie, notre capacité à faire face, sans se voiler la face, au monde actuel, tel qu’il est aujourd’hui. Inspirons nous de Tchenrézi à mille bras et mille yeux, qui signifie : mieux voir pour mieux développer les moyens de soulager la souffrance, pour soi et autrui qui sommes inséparables de la terre, du monde, nous pouvons agir de concert dans cette conscience ouverte du réseau d’humanité que chacun peut devenir.

Prochaine session Dans les pas du Bouddha aujourd’hui : 6 et 7 septembre à Paris, 27 et 28 septembre à Lyon.

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