Emile en terrain vague

Fourmis noires en procession sur le ruban blanc du lavabo – manque la cerise d’un bouchon – où vont-elles ainsi? armée sans armes déterminée à la conquête des interstices je m’absorbe dans le papier de vos néons cachés – petit phrasé mouvant contemplation de l’instant en défilé à peine sonore – férocité des contrastes – l’avion d’une main déplace la scène – ne tourne pas le dos au passé qui te voit –

Une odeur de café déverse dans la pièce ses phéromones – ablutions silencieuses des spectres du matin échappés de la mémoire du ciel – sueur de caillé neigeux, d’autrefois, du pain noir sur le torchon qui se mêle au siphon gras des journaux – mangeons le charbon poussiéreux des usines qui réglisse les peaux – allons en procession sur le ruban blanc de la route jusqu’à l’étang où brille le phare rouge du soleil. Que vois-tu? lis dans les mares le savoir éternel des pêcheurs de trésor – ne dors pas secoue ta crinière et sens toi libre de tout lieu –

Comme un rêve sorti de la manche du jour, la photo d’Emile impose sa présence. Elle raconte l’avenir d’un passé conjugué au futur proche des vivants. Les morts ont quelque chose à nous dire que nous n’entendons pas. Emile est mort jeune à la guerre – sur la photo il est élégant il tient une cigarette d’une main indolente – son regard est noyé dans le gris sienne des années – de nombreux visiteurs ont laissé le suaire humide de leurs doigts sur les bords cornés de l’image – ils n’ont rien reconnu ils n’ont pas su dire ils ont laissé le temps se suspendre indéfiniment au solstice des peut-être – il ne tient qu’à toi de jeter l’éponge sur le bord de l’assiette et  d’écouter le drame – assieds toi – sens la pulsation de ton sang ses marées d’ancêtres ses coulées orange dans la veine ouverte de ton coeur- respire – et regarde –

Emile marche sur les genoux caillouteux de chemins incertains, que d’autres ont tracé pour lui, des compostelles sans appel. Il sait que la vie est comme la mémoire un vaste terrain vague où jouer avec la mort à cloche-pied car Emile boite et pourtant à ce que l’on dit il aimait courir. Emile se rit des suppositions, des prétextes et du sexe. De temps à autre, ses ailes d’hirondelle se déploient il se pose d’une galoche rimbaldienne sur la terre invisible de la fenêtre en fuite  et regarde passer les fourmis noires sur le ruban blanc du lavabo – il observe tes mains dans le caillé neigeux de la vaisselle chercher des peaux de soleil – il sourit et te dit qu’il ne tient qu’à toi de retrouver le savoir éternel des pêcheurs de trésor assis au bord du monde – il ne tient qu’à toi de t’ajuster au solo des boiteux des âmes qui clochent des ermites et des morts-

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