Poupées

A la nuit accrocher ses petits pas – l’onde est un îlot – les ors floutés coulent à flots – se lever pour se coucher sur le papier récalcitrant et calque de la chair insomniaque – entre une heure et quatre heure du matin le vibrato aiguisé de l’esprit s’accorde à la présence feutrée des absences – avant que tout commence et que le silence ne plie bagage  –  regarde les lignes de vie s’essayer à d’étranges transhumances – avance sans être ébloui par la fugacité du monde qui dérape – donne une chance à la vérité d’éclater – ne sois qu’un errant sans attache et sans filet – déshabille toi dans la nudité sensible de l’éveil – ne maintiens pas les apparences – sois fidèle au coeur sans bruit de la nuit – Ecoute sans te retourner –

l’ouvrière se lève alors que le radio réveil joue quelques notes aigues et sans appel – elle prépare son repas il est bien trop tôt quatre heure elle s’est couchée tôt elle a tout fait bien trop tôt elle ne sait pas si elle aura le temps de faire mieux de sa journée ou de sa vie – dans le silence environnant elle écrit du rodéo de ses gestes bien rôdés le script de sa journée quand elle rentrera elle dormira un peu puis reprendra du service ici ou là bas – dans sa petite maison ou dans la grande usine Saint Frères en bas de la cité des Moulins Bleus – le jour deviendra l’ombre de la nuit et la nuit sera l’ombre du jour – son phrasé est rapeux – ses cheveux noirs remontés sur sa nuque mobile et noble dont quelques mèches tombent en négligé momentané cachent un peu le devant du visage impassible et concentré – elle parle de son couple elle dit mon couple – ses yeux sont des phares que la venue d’aucun bateau n’éclaire – elle parle de la coupe qui déborde qui bat de l’aile des parallèles qui ne se rencontrent pas assez de la difficulté de vivre avec son couple – lui ne sait pas comment faire sortir les mots il n’est pas tendre il ne sait pas habiller ses gestes de papillons folichons ni ourler le bord de ses yeux de mystère – il ne connaît que le raccourci de la violence ou de l’indifférence – il ne sait pas vraiment sourire ce n’est pas un mauvais gars ce légionnaire là mais il n’a pas les manières du sable chaud – mon couple est bourru et têtu – elle parle vite et beaucoup ça lui fait du bien de parler vite et beaucoup de vider son sac avant d’y remettre de quoi aller travailler et remplir la besace de son coeur avide avec des rêves d’Emma Bovary toute proportion gardée – car ce qu’elle ne s’autorise pas à rêver ne la mine pas encore – sur sa langue des bûchers de questions épineuses se bousculent – elle me demande ce que je ferais si j’étais à sa place que répondre dans la passion sage de ses douze ans – je l’écoute parler avec précaution pour ne pas marcher sur ses mots fragiles et maladroits pour bien entendre craquer toutes les articulations de ses émotions à fleur de voix –

sur son lit tout propre de princesse il y a une poupée gagnée à la fête foraine du village une grande poupée habillée de froufrou pistache-framboise et dentelles style saloon et John Wayne – le lit est bien fait tous les matins la poupée mortuaire allongée le recouvre de sa dentelle étalée autour d’elle en couvre-lit de couvre-lit – est-ce toi que tu allonges ainsi? est-ce ta propre réplique? a-t-elle une mission?  la poupée du shérif veille à maintenir la tristesse ambiante bien que ce ne soit pas l’effet désiré – mais quel est l’effet désiré? l’effet désiré est comme chacun sait la venue de la Fée désir qui par miracle ôterait le clou planté dans la pomme d’adam de l’homme – se déverseraient alors des torrents de miel sur l’ours mal léché et boucle d’or mangerait la guimauve des petits oursons et ce serait le paradis sur terre – sans prévenir des avions de fou rire passent entre ses mots et bombardent l’illusion et les drames qui s’y jouent  – Acte 2 une mouche assure la relève au ponton d’une assiette – Acte 3 mon couple reprend du service retrouve la parole là où l’assiette s’était ébréchée – elle débarrasse les restes du repas essuie la nappe – elle parle vite et beaucoup de son hommefemmecouple orchestre qui ne parle pas assez et le sujet est interminable –

le jour des morts la fanfare défile dans la cité ouvrière – les trompettes et les tambours cognent mes poumons – il est tôt les mains plaquées sur les oreilles font tampon – à douze ans le coeur bat trop vite dans le sac à dos du ventre – tout n’est pas encore à sa place – fragilité et chocs contre le roc de la grande histoire – la fanfare défile dans la cité ouvrière au chant des larmes tombées au combat – la douleur de la guerre bat – les notes des balles fusent  – se cacher dans le nuage blanc d’un oreiller et implorer que l’araignée descende du ciel et emporte les oeufs de cendre les marionnettes de la fanfare les morts comme des mouches et les mères qui font la guerre – soudain tout s’arrête et se fond en silence –

Acte 4 je vois sa nuque tiède et fragile qui attend le baiser du ouistiti caché dans le chignon de sa colère – elle s’en va son hommefemmecouple orchestre sur le dos – elle s’éloigne dans la besace de la nuit emportant le fardeau d’un vélo dans ses yeux mis à pied – son baluchon d’oraisons traine la patte – la poupée du shérif marche à ses côtés –

penser à elle ravive toutes les petites lumières qui gisent dans l’oubli la tiédeur du lit qu’on abandonne pour entrer dans le froid de la terre des maisons ouvrières – petite fée, as-tu trouvé la clé du coeur de l’homme fatigué? – as-tu trouvé la clé de ton propre coeur? la ténacité des reines s’épuise-t-elle dans le sablier des pots cassés? qu’as-tu fait de tous ces trésors de guerre et de paix? j’aimerais partager avec toi où que tu sois aujourd’hui ma nuit solaire et solitaire – prendre le tison et activer le feu sacré de l’aube – être comme un fou donnant sans reprendre –

quatre heure du matin c’est l’heure où viennent se frotter au coeur de ton dos fatigué les mangeurs de lune et les buveurs de soleil – mon amie – voici la déesse de chair vêtue il est l’heure de lui verser l’obole d’un souffle où devenir ascète – rire avec ses démons et s’allonger dans le sable chaud du pain tiré du four et qui sent bon – L’araignée court déposer ses oeufs de cendre sur le cahier ouvert – la poupée du shérif a jeté ses dentelles rococo pris son flingue écolo et tiré sur l’édredon trop bien rangé – quand ça lui chante elle chevauche les étoiles et écoute sans redouter le coeur sans bruit de la nuit – elle écoute sans redouter et sans se retourner –

 

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