où disparaître

le

A la couronne des buissons de biscuit sec la nuit plante ses dentelles de nuisette ajourée – la lune aronde grevée d’éclats tombe à plat sur le dos de ma main en faisant la part belle aux lucioles – étincelle où disparaître à l’autre bout du monde –

un jour de juin grand-père est parti sur la plage ensoleillée et dégagée – on ne voyait pas la mer elle s’était retirée elle était tout au bout comme une majesté de mauvaise humeur elle avait disparu dans le cycle ovulaire de ses marées là bas très loin –

il fallait aller la chercher – aller chercher la mer au loin en faisant attention aux heures des marées – la remontée du serpent d’eau pour reconquérir l’horizon était insidieuse calme et silencieuse – jusqu’aux pieds des baigneurs levant la tête autour d’eux surpris d’être encerclés malgré l’été par les bras du serpent devenu dragon agité et menaçant –

il était grisant d’entendre l’appel de la mer aussi grisant que d’être marin sous la traîne argentée des sirènes aux voix d’océan –

soudain prisonnier de ce débordement inattendu il fallait agir vite – il est humain et présomptueux de croire que même en poussant loin le bouchon dans la mer on pourra toujours le rattraper –

un après-midi de juin grand-père s’en va au bout du monde chercher la mer il devient un petit point minuscule une silhouette à peine discernable mêlée au pastel du sable fin et aux cris des enfants qui jouent – sur la plage les sens se répondent en écho sous la raquette du vent malicieux –

restés sur le sable chaud ceux qui l’attendent sont abrités sous une toile de tente ouverte – ils ne semblent pas s’inquiéter même s’ils surveillent du coin de l’oeil où est passé Kléber – on distingue de moins en moins bien l’allumette qu’il devient – un homme s’approche et les alerte que la mer sera bientôt là et qu’il faut vite que cet homme là bas au loin revienne – à travers cette alerte inattendue la menace se fait palpable et le danger aussi – le connaissez-vous? des badauds s’attroupent et commentent faisant un choeur à la tragédie potentielle –

grand-père est si loin il n’entend rien il est en train de disparaître à l’horizon – rumeurs du choeur en émoi  prestes alertes qui fait quoi les secours arrivent – que fait cet homme au loin en plus il ne sait pas nager – manifestation d’affolement gesticulations saccadées appel à la corne de brume  – prendre de vitesse le serpent qui mue de plus en plus vite et allonge ses anneaux d’eau sur la plage bien décidé coûte que coûte à l’envahir – attente – les impatiences s’entrechoquent – visière des mains sur les yeux qui n’arrivent plus à retenir leur anxiété –  il semble que le petit point s’est arrêté sous les pointillés des nuages – regardez! – suspense – on dirait qu’il grossit peu à peu qu’il revient en même temps que la mer referme sur lui ses murs liquides – oui il revient –  espoir – des vagues d’humains partent pour aller repêcher l’homme avant qu’il ne tombe à la mer – le choeur résonne en gravité : que le vent pousse dans la bonne direction – que les dieux soient cléments – que son heure ne soit pas venue –

Il reviendra à temps tiré de là in extremis par les secours en place – la voile blanche claque au vent le choeur s’évanouit alors comme il était arrivé – petites pastilles pastel des maillots qui s’éloignent – jolies gommettes de couleur qui se collent à nouveau sur le sable chaud de la plage – l’été au zénith reprend ses couleurs et sa respiration – toi aussi respire –

on en parlera quelquefois du jour où grand-père a failli se noyer il était parti loin là bas presque au-delà de l’horizon – toi tu venais de naître tu avais quelques jours tu étais sous la tente abritée du vent et du drame qui se jouait – on avait beau crier héler il n’entendait rien – le vent emplissait ses oreilles d’un sable qui n’arrivait pas à se vider –

sur la photo de ce jour-là on voit un bébé dans ses langes nacrés – sous une tente blanche grand-mère habillée de couleurs claires transpire on se croirait au désert on est pourtant sur une plage du nord de sable fin et doré aux élastiques de salicorne qui jouent entre les dunes – tout est calme comme avant la tempête –

marcher d’un pas vigoureux et rapide sur la plage au vent battue dans l’ivresse libre et solitaire qui donne envie d’aller loin jusqu’à n’être plus qu’un petit point derrière l’horizon où disparaître – avez-vous déjà connu cette ivresse? j’entends le choeur qui entonne ses refrains –

mais où allais-tu ainsi – droit devant toi vers l’aimant irrésistible de la mer cachée voulant toi seul la découvrir la faire venir et peut-être même l’envoûter d’un instinct de magicien la vaincre et devenir quoi? le maître des océans – ton âme dans la camisole du vent t’empêchait de réfléchir tu suivais les mouvements de ton corps entrant sans le savoir dans une éternité meurtrière – mais tu es revenu là où d’autres ne sont jamais revenus – peut-être es-tu allé à la limite où disparaître et là tu as pu apparaître de nouveau –

qui sait ce que fait le corps sous l’influence de l’âme pour se libérer des vagues qui l’entravent – ce jour t’a-t-il changé? tes peurs se sont-elles envolées derrière l’horizon? jamais je ne le saurai mais je devinerai mêlé au pain de sucre de la mer l’amer de lointains océans –

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