Dire non

Voilà que ce matin Cédric me dit viens voir il y a des coquelicots. Tournés vers nous, ils sont en bordure du pré voisin délimité par une barrière en fil de fer. Ils ressemblent à des visiteurs venus d’ailleurs : apparition soudaine de vieux amis qui passaient par là et se sont arrêtés au bord du chemin dans leurs habits endimanchés d’une autre époque, robe blanche et souliers vernis. Sur le pas de porte des marches arpentées tant de fois, ils sont l’absence qui soudain reprend forme.
Nous conversons en flash de tapis rouge et regards qui relient l’enfance au présent.
Petits parachutes poppy – hélices à toile brillante – et aussi sang de la terre et des hommes et aussi flamme naturelle et offrande au plus haut du soleil qui grêle sa lumière sur tes soucoupes roses et humides – courir dans les champs – se sentir frêle et libre fort de nouveaux galops enthousiasmé par les polaires de l’été – rire des enfants en cerf volant affriolant je vous entends au coquillage du matin qui se lève –
Qu’amènes-tu avec toi coque qui n’en n’est pas une – coque de lune fraîche et velue et de noir velouté ciselé au quatre coins du centre? – amènes-tu un peu de bleu au vert de tes lymphes? derrière toi l’azur bourgeonne d’épis fendus –

A table, ma cousine nous sert de la confiture de coquelicot, me demandant si je sais à quoi le coquelicot fait allusion dans le nord de la France où nous sommes? elle me rappelle que le coquelicot est le symbole des morts à la guerre, de la préservation du souvenir de leur mémoire, mémoire du sang perdu, versé qu’on ne peut effacer, de la beauté de la vie précieuse et vulnérable, de la bêtise de ne pas la voir. Il faudrait se rappeler la beauté d’être, d’être un simple coquelicot au milieu d’autres. Cela m’évoque aussitôt la tâche rouge au côté droit du poème de Rimbaud. Oui les poèmes saignent du sang des vivants et des morts, leur essence même est de tremper le torchon des mots dans le vase rouge d’un bras coupé.

Cela n’enlève rien au bourreau de lumière qu’est cette rosette en légion des champs, gracile et frêle et ouvrant grand le passage à la fronde du vent, si fort qu’elle en devient inoubliable et insoutenable percée d’amour. Je pense à Emile, à tous les morts, les miens, ceux des autres, les passées, les à venir, les présentes, aussi loin que mon esprit peut aller, il finit par se dissoudre dans le diamant rouge du coquelicot, là devant moi.

y avait longtemps qu’on n’en avait pas vu si près de la maison – oui c’est vrai, sans doute le paysan n’a pas traité cette année – cette année les coquelicots ont été les plus forts, ils ont pavé le ciel de leur rubis écarlate – leur beauté a troublé les murs – leur sang a fait trembler même le vent pour un instant – leur lumière a repulpé les coeurs comme quelques formes revenues de la mort en accord de saison pour dire non –

 

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. andreeboisset dit :

    mémoire d’enfance où les coquelicots, les bleuets et les marguerites ourlaient de leur couleur les champs de céréales.

  2. xab0003 dit :

    Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
    Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
    Nature, berce-le chaudement : il a froid.

    Les parfums ne font pas frissonner sa narine,
    Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
    Tranquille . Il a deux trous rouges au côté droit.

    Extrait
    Le dormeur du val
    Arthur RIMBAUD

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