Au large

Je me souviens, la plage avait une couleur de dragée, nous nous étions perdus dans la brume, nous étions sans repère à tourner sur la densité de banane du sable mouillé à certains endroits et à d’autres sec – le vent semblait avoir disparu au coeur du brouillard qui nous empesait, nos yeux se voyaient essayant de voir où était le large de quel côté se tourner comment revenir sur ses pas effacés depuis combien de temps nos pieds pendulent dans les grains un peu coupants du sol mouvant tu sais toi? – un labyrinthe de brume végétale est à moitié rassurant car personne ne la conçut il dérive de lui-même au gré de ses fantaisies –
je me souviens des sons ouatés où sa propre voix s’entend détachée – la mer comme un sirop dilué à la lèvre enfantine du ciel nous rend petit nous plonge nu dans le veston de l’enfance – impression d’arriver au point irréel d’un tableau inachevé sans savoir qui nous peint peut-être d’ailleurs le peintre est-il parti en courant et personne ne pourra dire la fin de la scène – demie seconde d’angoisse de l’abandon bon c’est la mer en même temps c’est normal ça éveille des soupçons allez détends toi on va s’en sortir –

dès qu’on pose un pied sur son giron de bûcheronne la mer nous frappe nous fait voyager nous coud de stupeur nous tire la moquette de sous les pieds – dès qu’on pénètre sur son territoire il faut faire attention être fou et se tenir à carreau des marées quand même – au fait t’as regardé les heures?

La première fois où tu as découvert la plage tu te rappelles? pas vraiment juste la vision dans une rue qui monte à Berck-sur-mer soudain l’horizon si spacieux et si
profondément bleu qu’il ouvre en moi l’absolue pureté des tous premiers matins du monde avec une certitude du feu de dieu à jamais circulant sous ma peau de bébé –
revenant sur les lieux à chaque fois j’aurai cette même sensation et même juste en évoquant à nouveau ce présent qui vit au fond de mon éternité –

Je la vois la mer elle sait que je la vois baignée dans sa propre faconde de lumière – derrière le long zip blanc qui parcourt l’esplanade elle paraît en premier en tête de console à l’été souriant de toutes ses dents –
ligne si immobile à l’immensité démarquée du ciel qu’elle nous tient vertical – la joie pousse en moi comme un arbre torride qui grésille et radicelle mon échine –
respirer au large se donner en se perdant à l’illisible matière du vent – le temps suspend ses hirondelles juste au-dessus des boutiques de souvenirs – des cris de mouettes des rires d’enfant des choses amenées puis reprises à l’apnée du moment –

tout est soudain possible vivre au plus large en dilapidant son capital de mortel convalescent inventer le corridor des abeilles qui s’accorde à la langue des cheveux chiffonnés de baies – sous les barrières les rêves passent et rejoignent le feuillage informe des vagues – je m’extrais des teintes sombres j’adhère au tronc de l’eau très beau très flexible qui mord la plage de petits frissons – les baisers du soleil chauffe ma nuque je les laisse errer sur mes épaules de baleine blanche –

il y avait quelque chose d’éblouissant dans la chaleur montant le long des murs de sel les rues parcourues à grande enjambée sentant le ragoût du dimanche – les toilettes étaient dehors il fallait prendre des feuilles de papier journal découpées pour s’essuyer c’était d’un inconfort confortable tellement qu’on n’y pensait pas qu’on prenait son temps en entendant les poules caqueter leurs étrons acryliques sur le sol noir –

sensation de lait caillé de casserole émaillée de télé allumée que d’autres regardaient il était si bon de partir vers les dunes suer à grosses gouttes à la montée des rideaux sablonneux – toujours la mer découvrait sa nudité à notre simple regard de quoi contempler pendant des heures jusqu’au milieu de la nuit puis revenir vider le frigo et rassasier son appétit creusé par quelques heures de marche –

je me souviens de la mer dans la nuit noire un boulet de canon dans un bal d’argent – la lune décapitée s’assoie sur nos cuisses sans bouger attendant que claque la bouée allumée du phare –

la mer nous dédouble elle boucle le temps – ferme les yeux – allongé sur la bosse de son étoffe blonde tu deviens acuité au moindre son que balance la sono humaine tu te détaches et tu entres à l’évidé du grand coquillage qui se réveille en toi à l’intérieur de nacre très propre lisse et brillant posé là parmi d’autres – étendu tu entends –

sonorités incongrues variations flux chaotique à la démesure du monde tu somnoles et tu t’éloignes fixe au bras d’un nuage somnambule –
ta voix m’attrape coupant la séduction infinie des balles de laine imaginaire qui glissent sur mon corps détendu comme un poème sur du papier – on a fait le plein d’air on se sent vivant un peu ivre on flotte à la surface de soi le plomb est momentanément parti fondre dans la cuiller du soleil plus besoin de rentrer chez soi on sait qu’on y est déjà –

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. xab0003 dit :

    je suis assis sur les galets de la plage
    et je t’écoute écrire l’horizon
    j’entends ta tendresse avec ses déferlantes salvatrices
    par fort coefficient quand la lune t’illumine
    et que les heures disparaissent
    quand les marées s’évanouissent
    le large avec toi c’est toujours
    mais je l’ignore prisonnier de ma gangue de matière fécale

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