Chronique d’une fleur –

Elle avait déplacé le bouquet, un peu exaspérée, de la table de la cuisine à la table basse du salon. Elle s’était assise face aux fleurs arrangées mais pas si bien que ça et puis zut – soupir – marre de ces gestes maraboutés qu’elle faisait presque par conjuration. Conjurer quoi? Elle ne savait pas. Elle ne savait pas mais elle ressentait dans ses bras des picotements d’oiseaux râleurs – dans sa poitrine des poissons douloureux dans ses pieds des poids d’athlète sans départ.
Elle avait laissé son regard plonger dans d’hypnotiques espaces entre les tiges et puis elle avait levé le regard qui s’était envolé par la fenêtre, vers un avenir sans avenir.
De la frime et du vent – voilà des mots qui l’avaient fait rire sur le coup mais en entendant les battements de son coeur s’accélérer comme un réveil déglingué sonnant toutes les secondes elle s’était mise à trembler. Et les fleurs immobiles dans leur vase comme elle dans son canapé, dans son pot de vie troué, la regardaient tout en l’ignorant.
Terreur et tremblements – frime et vent – bruit de chaînes invisibles qui enchaînent l’éléphant du temps au piquet de l’absence.
Elle allait de la peine des fleurs à la sienne – double peine à la connivence d’asticots. Elle pensa qu’il lui faudrait les jeter bientôt ces fleurs toutes pimpantes de vanité, après avoir mis de l’eau qu’elle oublierait comme d’habitude de remettre, ce qui accélérerait peut-être, elle n’en n’était pas sûre, le déclin de la beauté.
Un jour il faudra se décider à les jeter hors de sa vue, au compost du jardin, elle les rendra à leur cause naturelle, l’eau sera sale et nauséabonde, elle sera un peu dégoûtée de manipuler ce cercueil de verre, la mort d’une fleur ce n’est pas propre, et alors là tout un bouquet n’en parlons même pas! De plus tout ce qui a été oublié pourrira sur place! Ah bon?

La vie peut être d’une tristesse infinie mais penser à la mort ne l’est pas forcément. Elle se sentait même une certaine ardeur à cette évocation même si elle n’avait pas l’âge si avancé, quoique pour une femme l’âge est toujours trop en avance et celle-ci ou celle-là se retrouve vite dépassée par les années où il ne s’est rien passé. Elles comptent aussi ces années là et bien plus que les autres. Il ne s’est rien passé et ça s’appelle le passé.
Evanescence, panne d’essence, erreur des sens, l’âme s’est déflorée d’un coup, l’infinité est apparue bien tôt, que tu tournes à gauche ou à droite, c’est pareil. Regarde-moi tout ce peloton de tête qui te dépasse, ma pauvre vieille! Respire et compte jusqu’à dix fois la somme de la valeur que tu t’attribues –
En ce moment tu manques totalement d’imagination le bourgeon de ton coeur involue et flûte voilà Mozart qui se ratatine sur son accordéon.
Combien de fois faudra-t-il te répéter ce que tu dois te répéter pour que ça tourne rond? Elle allait sur la tombe de la salle à manger – elle mettait son bouquet de fleurs – faisait une prière de larmes puis allait mourir au fond de son lit.
Oui penser à la mort c’était aussi penser au soulagement, elle parle de la mort, la vraie, celle qu’on ne vivra pas, pas sa métaphore ou son clinquant de gaufrette insouciante.
Laisse aller – laisse partir – et si ça pourrit sur place? Ah ben ça c’est l’amer – l’aigre du bocal après la douceur et la cigale du printemps – après vient la racine du pissenlit que tu peux manger par les deux bouts de la chandelle qu’est-ce que tu crois? Allez remets un peu de terre sur le visage des limaces et arrête d’être aussi sensible.
Parfois au beau milieu d’un orage de colère, l’enfant en elle courait vers des collines paradisiaques, des paysages magnifiques, des étendues elyséennes jamais vues très fleuries et très abouties au soleil de tendre radis vert – toute son âme partait d’un coup elle mutait en souffle frôlant balayant les surfaces et dansant sous les cieux inséparables des terres.
Tout devenait courant d’eau d’air et transparence à la cuillère de ses paupières.
Elle s’allongeait dans l’herbe et reniflait la bonne odeur du vivant de sa propre composition chimique et jouissait de sa liberté d’aller et venir au sein des flancs blancs de la lumière.
Elle voyait alors des fleurs comme la rigueur d’un hiver ne peut en concevoir des fleurs ourlées de satin noir aux grains de pollen et d’or.
Elle apprit qu’une telle s’était éteinte – comme une fleur de lys déchirée se demanda-t-elle ou comme une rose épépinée – était-elle entourée d’un bouquet ou a-t-elle pris la route de l’humble abandon aux solitudes déjà tracées depuis longtemps?
Elle fit une prière qui disait à peu près ceci:
laisse partir laisse aller
laisse le jour démonter son cirque et ses manèges
deviens goutte et fleuris neige
endors toi sur l’épaule d’un nuage
et porte-toi bien toujours où que tu sois –

 

 

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. CATIA dit :

    Universalité d’une fleur réfléchit dans le miroir des singularités….;0)

  2. Cyli Breton dit :

    Un grand moment de rire et de tendresse. Merci 🙂

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