La déité du vent

Ce matin, la chatte, Arlette Davidson, attend sagement son déluge de croquettes, assise dehors, devant la porte. Ce matin, le vent froid fouille de ses doigts invisibles la texture des choses, les remodèle, les libère de leur fixité, les emmène un peu plus loin, là où elles ne voulaient pas forcément aller.

Entre les membres cendrés des arbres de novembre, de faibles lueurs brillent et attestent timidement de la levée du jour. Quelques étoiles pendent au cou de la voûte éternelle. Ce matin, alors que je levais la tête vers le ciel qu’un vol de corbeaux rendait immense et animé de toisons brunes, le vent bouscula la noix jaune de mon cerveau arborescent qui se fendilla et reçut son bain de koans quotidiens, donnant vie à la cinquième dimension de mon esprit.

Pourquoi les poissons vivent-ils dans l’eau alors que le corbeau vole à la lumière?

J’attends que le vent me réponde avec son bâton d’éveil décoiffant. Il dit d’utiliser sa petite miette de vie pour labourer le ciel et enfanter des songes sur la terre étoilée qui iront jusqu’au léman des coeurs faire pousser des racines de bonté retrouvée. Il dit de faire quelque chose de sa petite miette de vie plutôt que de chercher des réponses à des questions qui n’en n’ont pas. Il dit que le poisson se cache dans l’évidence de l’eau et que le corbeau vole à la lumière son corps d’obscurité pour la rendre encore plus belle, sans que personne n’en sache rien.

Je referme la porte. Me voilà dedans. Chaque objet est là sans y être, habillant son évanescence d’une apparence qui tient la route et transpire tout de même une subtile et délétère essence de chaos. Personne n’est dupe. L’horloge sourit en alignant ses aiguilles d’un émoticône de gagnant. Le jour a bel et bien commencé sa course.

Posé sur le coin d’un meuble telle la porcelaine émaillée sur la commode incommode, tu aimerais te glisser dans le tiroir absolu du noir pour ne plus voir que l’osseuse liquidité de la mue des ombres mais cela te ferait peur – y as-tu pensé? tu verras bien assez tôt l’insensé bazar qu’il y a derrière le miroir – astique l’azur de ton front et fais un pas de côté, laisse tes racines suivre le cours de leur chant, laisse l’encens des matins traverser ton coeur d’argile et le noir broyer le noir

les yeux poissons voyagent dans l’air primordial de la conscience, trouant le papier de la chair. L’onde atypique d’une aile bruissante fait frissonner le feu sous la peau. La parole s’anime dun cerf anobli. La conscience lève les voiles sur la terre d’aujourd’hui.

Venir à l’existence que rien ne prémédite, est-ce un sortilège ou la grâce d’un don à partager? par la nudité solitaire et anonyme du matin, nous partageons tous l’égalité de naître et de mourir. Entre ces deux premières fois, nous voguons d’instinct. A ce rappel, les fardeaux s’allègent et la présence vient mettre des couleurs à tes joues de vieil enfant.

De ses yeux khôlés, pleins de grâce et de tiédeur, deux petits poissons qui scrutent le corbeau volant, criant, striant la brume, Arlette contemple d’une assiduité exemplaire le déploiement du monde auquel elle participe. Soudain, elle se lèche la patte et plisse ses yeux humides. Dans mon dos, une voix demande : pourquoi on aime tant les chats?

Je ne sais pas… peut-être parce qu’ils savent regarder ce que font les poissons nageant dans l’eau vive et ce que font les corbeaux dans la joute aérienne du ciel.

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3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Schaud@localhost dit :

    Les moustaches frétillent et les pupilles brillent de gourmandise en se glissant dans le regard d Arlette. On lui emboîte la patte avec gratitude. MERCI Wangmo pour ce très beau texte vibrant, vivifiant, encourageant… Carine et Erica

    Envoyé de mon iPhone

  2. gertrud berthet dit :

    Merci Wangmo, de la fine pointe de ta plume tu nous pousse dans le vent , faire des pirouettes entre l’ombre et la lumière , le haut et le bas , le feu et l’eau , la terre et l’air , vers l’espace de liberté infinie.

  3. catia dit :

    Oh merci Wangmo pour ce bain de douceur dans une nature si loin, trop loin, pour la citadine qui regarde son chat !
    J’entends dans cette poésie fraîche et matinale la chanson : un petit poisson, un petit oiseau s’aimaient d’amour tendre, mais comment s’y prendre, quand on est là haut…..! ;0)

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